Pedro Soler & Gaspar Claus / Al Viento
[Infiné]

7.5 Note de l'auteur
7.5

Pedro Soler & Gaspar Claus - Al VientoOn ne sait pas trop ce qui nous a pris d’écouter ce Al Viento de Pedro Soler & Gaspar Claus. Notre culture espagnole se limitait jusqu’à présent aux Sketches of Spain de Miles Davis et on prenait nos jambes à notre cou dès qu’on avait le malheur de croiser trois accords de guitares gipsy, de flamenco, de tango ou de quoi que ce soit qui nous rappelle que des latinos caliente peuvent danser en se serrant les fesses et en secouant leurs robes à volants.
Et puis voilà, cela s’est fait comme ça. Une attachée de presse nous a dit que ce disque là était différent et on s’est laissé faire. On ne risquait rien puisqu’il n’y avait ni featuring de Kenji Girac, ni du Roi des Gipsies dessus, aucune voix et aucune promesse de feu de camp à tapas, juste de la virtuosité à guitare, du violoncelle et une grâce infinie. Le pire est qu’on a plutôt aimé cela, pour la mélancolie et la tristesse qui se dégagent de l’ensemble, pour la beauté du geste à guitare (qui nous reste imperméable), et pour la modernité des traitements imposés par le duo au genre qui le propulsent dans une sorte de post-flamenco qu’on situe maladroitement pas si loin du jazz et des musiques minimalistes. On ne se sent évidemment (faut pas pousser) de situer cette œuvre dans le contexte d’une musique dont on ignore tout. Parce qu’on a fait notre boulot, on notera que Pedro Soler est un guitariste de 78 ans, estampillé comme un traditionaliste du flamenco, tandis que Gaspar Claus (32 ans) est un violoncelliste jazz, moderne et qui se trouve être tout simplement le fils de l’autre. Le disque peut ainsi s’écouter selon plusieurs prismes : celui de la rencontre de la tradition et de la modernité ou d’un dialogue père-fils. D’où qu’on prenne ces huit titres, ce qui est certain c’est qu’on en tirera autant d’enseignements pour l’avenir que de plaisir immédiat.

On ne prendra, pour tout exemple de l’intensité qu’on a ressentie à l’écoute, qu’un morceau tel que Cuerdas Al Viento (Por Malaguena). Comme on n’a pas étudié l’espagnol non plus, on ne sait pas du tout ce que cela signifie et ce n’est pas plus mal. Le morceau se déploie sur plus de huit minutes et traverse des territoires variés. La composition démarre dominée par un violoncelle mélancolique (et pas tzigane) qui nous ramène dans d’anciens pays d’Europe de l’Est. A mi-chemin, l’alerte est sonnée comme si une volée d’avions venait déverser un tapis de bombes sur l’ensemble, avant que la guitare ne vienne prendre le lead. La musique est déstructurée mais aussi caractérisée par des résurgences de motifs ultratraditionnels. Il ne manque plus que les castagnettes, lesquelles sont remplacées par des bruits dissonants qui sonnent comme des aboiements. Le secret de Pedro Soler & Gaspar Claus est de parvenir en permanence à dynamiter les formes traditionnelles pour les amener dans la zone moins confortable et plus incertaine de ce qu’on appelle « la musique contemporaine ». Pour ceux qui connaissent, Charles Ives et Aaron Copland seraient ravis. Le morceau dont on cause s’achève sur ce qui serait un superbe aria, enjoué et tête droite, partout ailleurs. C’est solaire et cela s’écoute comme on écouterait la bande son d’un vieux film de Chaplin. On voit défiler les silhouettes malhabiles en noir et blanc et on voyage dans le temps dans un univers mêlé de vieux juifs errants, de danseuses vénéneuses et de vagabonds. Par-delà ce que suggère cette musique, par-delà les images qui nous viennent et qui sont le privilège de l’ignorance, la musique de Pedro Soler et Gaspar Claus est aussi infiniment touchante et déchirante sur d’autres titres comme l’impeccable Vendaval (Por Buleria) ou le plus sinistre Sale La Aurora (Por Serrana). On sent sur chaque note, la tension, le poids des larmes et l’envie de dépasser l’agitation pour une élévation morale. Ce flamenco-là est, à sa manière, débarrassé de toute la charge folklorique qui nous le rendait insupportable, mais en garde toute la charge émotionnelle, le charme et le réalisme poétique. Signe de l’extrême modernité de ce qui se trame ici, on retrouve l’éternel Serge Tessot-Gay et l’admirable Matt Elliott sur la somptueuse pièce n°6, intitulée Silencio Ondulado (Por Tientos) dont le titre (qu’on devine) traduit l’intention minimale tenue sur plus de douze minutes. On change avec Tessot-Gay de référent pour gagner un temps d’avant la mélodie, un temps d’avant la « musique musicale » dans lequel ce sont les bruits et les notes qui, seules, peuplent le monde. La pièce est ambitieuse et tenue de main de maître pour suggérer la domination de la note sur un monde qui n’est pas encore pleinement organisé. On pense ici à des compositeurs classiques venues du froid qui ont depuis quarante ans cherché à percer le secret du silence et des bruits de l’origine.

En tout état de cause, Al Viento est une excellente découverte et un album qu’on recommandera à tous ceux qui aiment faire évoluer leurs goûts, aux curieux et aux amateurs de musique déviante. Il ne faut cependant pas vendre le produit pour ce qu’il n’est pas. Al Viento n’est pas un disque branché ou cool. On tient là, pour les amateurs du genre, un disque de flamenco certes un peu secoué et en avance sur les temps anciens mais aucunement un album alternatif ou plus pop que pop, juste le témoignage (qu’on ignorait) que la tradition est bien vivace et en pleine ébullition dans ce style là comme dans d’autres. A force d’entendre le pire des musiques hispaniques à la radio ou ailleurs, cela fait presque plaisir de découvrir que là aussi… on nous avait menti.

Tracklist
01. Cuerdas Al Viento (Por malaguena)
02. Vendaval (Por Buleria)
03. Corazon de Plata (Por Granaïnas)
04. Sale La Aurora (Por Serrana)
05. Rocio Y Corrales (Por Sevillanas)
06. Silencio Ondulado (Por Tientos) featuring Serge Teyssot-Gay & Matt Elliott
07. Cien Enamorados (Por Petenera)
08. El Sueno de La Petenera
Écouter Pedro Soler & Gaspar Claus - Al Viento

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