L’approche des 24 heures du Mans (les 14 et 15 juin cette année) et d’un weekend de quatre jours (propices aux carambolages) plus que la proximité de l’anniversaire du décès tragique de Lady Di (31 août 1997) ou de celui de Marc Bolan (16 septembre 1977), nous a donné envie de compiler, parce qu’on ne l’avait pas encore fait ici, notre sélection des meilleures chansons parlant d’accidents de voiture. Oui, on a aussi relu pour la millième fois le Crash de JG Ballard (1973), sans qui toute cette mythologie de la mort asphaltée n’aurait pas eu la même saveur (et on ne parle pas du film de Cronenberg dont la simple évocation suffit à faire frisonner nos cicatrices). Quand on parle d’accidents de voiture et de musique, il va sans dire que non seulement la liste des connexions est très très longue formant un genre en soi mais surtout qu’on se situe dans ce que la pop fait le mieux : évoquer le tragique, le très sombre, le dramatique…. c’est-à-dire la mort. Parce qu’évidemment, accident de voiture ne veut pas dire simple accrochage, rétroviseur arraché ou aile emboutie et on connaît assez peu de chansons qui évoquent l’établissement d’un constat amiable. Pour la pop, il n’y a pas de bonne chanson d’accidents sans qu’il n’y ait mort d’homme, de femme, voire d’enfants dans certains cas, parce que ce n’est pas tant le combo vitesse/bagnole qui prime que la liaison magique entre la route et la destination finale. Tout le monde sait ça, alors on y va tout droit.
Dirty Rotten Imbeciles – Dead In A Ditch (1988)
La vérité vient parfois d’où on ne l’attend pas. La meilleure chanson de crash de tous les temps est peut-être signée par les D.I.R un groupe de trash metal/punk hardcore du Texas qui plie le game en à peine plus de 30 secondes. C’est efficace et définitif mais PARFAIT. On vous laisse apprécier le génie des paroles :
A pretty young girl from the Oakland Hills
Stole her dad’s car and all her mom’s pills
Got all fucked up and drove off a cliff
Ended up dead, dead in a ditch
Just like her mother always told her she’d end up
All fuck up, dead, dead in a ditch!
Tout y est : le romantisme (la falaise), la tragédie (le fossé), la morale (on te l’avait bien dit), la sensualité (la pretty young girl). Emballé, c’est pesé… mais on continue quand même.
Ferlin Husky – The Drunken Driver (1954)
Commencer par ce titre de Ferlin Husky n’est pas anodin. L’histoire sur les death songs est souvent narrée plus que chantée, ce qui est le cas ici puisque le chanteur raconte la tragédie à la 1ère personne. Le point de vue est atypique car il s’agit d’une chanson moraliste qui évoque la mort de deux enfants, déjà accablés par le sort puisqu’orphelins de mère et dont le père s’est fait la malle, fauché par un chauffard ivre mort. La description est très précise, sanglante et vraiment difficile à soutenir. Husky mélange le registre de l’apitoiement (pour les gosses) et de la morale (sensibilisant en même temps aux risques de l’alcoolisme). On est loin de l’héroïsme et du romantisme que l’on verra ensuite. L’accident n’est pas du tout cool mais vécu depuis le point de vue des victimes.
The Stanley Brothers – No School Bus In Heaven (1958)
Sur une composition de Jack Atkins et Buddy Dee, les Stanley Brothers chantent l’histoire vraie d’un bus qui quitte la route et finit dans une rivière où sont engloutis 26 enfants et leur chauffeur. L’histoire se passe dans le Kentucky et la rivière se nomme la Big Sandy River. La chanson des Stanley Brothers, qui sort l’année de la tragédie, trouve son utilité en ce qu’elle permet d’exorciser la tragédie, de donner une sépulture immortelle et héroïque aux survivants, tout en offrant aux personnes traumatisées une sorte d’exutoire à une souffrance contenue et intériorisée jusqu’alors. Par delà la côté morbide de ces histoires, l’objectif premier est bien de conjurer la mort ou du moins de l’éloigner pour un temps. Pour les plus observateurs, Ralph Stanley, l’un des deux frères du duo, chante dans O’Brother le film des frères Coen.
Ralph Bowman – Tragedy of School Bus 27 (1958)
Chose étonnante et qui permet de mesurer l’impact de la tragégie (il s’agit du 3ème accident de bus le plus meurtrier de l’histoire des Etats-Unis après celui du bus de Yuba City (1976) et de la collision bus-train de Chualar en 1963), l’incident de Prestonburg qui a inspiré la chanson des frères Stanley a aussi donné lieu à cette Tragedy of School Bus 27 de Ralph Bowman, chanteur local qui signa dans ces années là deux ou trois singles. Il semble bien que la chanson de Bowman soit sortie en premier. La version des frères Stanley est produite par le label Mercury et dispose de fait d’un pouvoir et d’un impact supérieurs. Il est intéressant de noter que chez Bowman le nombre des victimes est de 27 et non de 26 qui semble le chiffre retenu par la Police en définitive. Est-ce une erreur ? Est-ce qu’un gamin s’en est tiré ? Cela restera sûrement un mystère.
Jimmy Cross – I Want My Baby Back (1965)
Parmi les chansons typiques qui dépeignent aux Etats Unis, et dans les années 50, les accidents de la route mortels, cette chanson de Jimmy Cross dénote. C’est en effet une chanson parodique du genre, qui prend appui sur un incident (sans doute réel) qui inspira deux hits des années soixante, Last Kiss de J. Franck Wilson en 1961 et Leader of The Pack en 1964, morceau des excellents Shangri La’s. On retrouve d’ailleurs le leader du gang de motard dans la chanson de Cross. L’histoire est classique et racontée ici de façon moqueuse : la petite amie du chanteur périt affreusement, comme découpée en morceau, dans un accident de voiture impliquant un motard. Après des mois de souffrance, le chanteur finit par se glisser dans le cercueil de la belle, se presse contre elle et l’embrasse. C’est un peu glauque et la voix de canard de Cross n’arrange rien. Oui, on est bien ici dans l’univers du bizarre.
They Might Be Giants – The End of the Tour (1994)
On prend un peu de recul avec cette chanson plus contemporaine. On s’éloigne donc de l’imagerie caractéristique des années 50 et 60 pour une vision plus moderne et moins explicite de l’accident, évoquée par les New Yorkais de They Might Be Giants. La chanson qui fait partie des plus appréciées du groupe a été l’objet de multiples interprétations mais toutes s’accordent pour figurer au bout du bout, un accident de la route qui met fin à la carrière du chanteur et aux promesses de retrouvailles avec sa fiancée. Il semble que la chanson ait été inspirée par l’observation d’un accident authentique ayant affecté pas mal de voitures et de personnes alors que la voiture du chanteur s’en sortait sans aucun dégât. Le résultat est fin, élégant et en fait l’une des chansons les plus belles connectées indirectement au sujet écrites ces trente dernières années.
David Bowie – Always Crashing The Same Car (1977)
Un classique du genre qui figure sur l’album Low, premier disque de la trilogie berlinoise (composé en majorité en Normandie, on le rappelle). Bowie y incorpore les principaux ingrédients qui régissent le genre : la route, la vitesse, une girlfriend dénommée Jasmine à ses côtés et bien sûr… l’accident final. Bowie y décrit sa conduite automobile comme risquée et aventureuse, faisant écho peut-être à travers ce récit à un épisode rapporté à plusieurs reprises où il aurait volontairement percuté la voiture d’un trafiquant de drogue qui l’aurait arnaqué avec sa Mercedes du côté d’Hollywood. Le fait est que souvent drogué, Bowie conduisait sans doute trop souvent et en prenant pas mal de risques. La chanson n’est pas la plus mémorable de Low mais reste un jalon important dans la romantisation des accidents de la route dans les années 70. L’album sort en janvier. Bolan, l’ancien ami proche du chanteur, finira dans un arbre en septembre.
Suede – Daddy’s Speeding (1994)
Brett Anderson et les héritiers s’emparent à la perfection de l’imagerie des death songs automobiles des origines en passant par Bowie sur cette chanson de Dog Man Star. Sans surprise, Anderson s’attaque à l’accident des accidents, dont on reparlera, à savoir la mort de James Dean et son importance culturelle sur les générations qui suivent. La chanson est émouvante, baroque et joue beaucoup de l’identification entre le narrateur (le jeune ado incarné par Anderson) et la figure culte de Dean, autour de cette phrase sans équivoque “he crashed the car and i was born”. Dans les faits, Dean meurt en 1955 et Anderon naît en 1967. Il s’agit bien d’une filiation fantasmée, d’un héritage purement culturel et pop où le romantisme, la mort, la beauté et son engloutissement par le drame ne font qu’un. Avec le recul, la pièce est un peu longue et poussive, malgré un final relevé, mais trouve parfaitement sa place entre The Wild Ones et The Power.
Sonic Youth – In The Kingdom #19 (1986)
Comme souvent avec Sonic Youth, le titre est extrêmement intéressant du point de vue musical puisque l’instrumentation vise à reproduire le son et la sensation d’un accident. Sur le titre qui figure sur l’album EVOL, Mike Watt des Minutemen est à la guitare aux côtés du groupe ce qui est une curiosité (perverse) car D Boon l’un des membres des Minutemen a justement trouvé la mort dans un accident de voiture quelques mois avant l’enregistrement. Sur le morceau, tout est sombre et obscur. On ne sait pas au demeurant si ce qui est heurté par le conducteur est un humain ou (comme on peut aussi l’interpréter aussi) s’il s’agit d’un animal qui aurait été percuté à pleine vitesse. Est-ce que le conducteur sain et sauf sort du véhicule pour l’accompagner vers la mort ? Toujours est-il qu’on retrouve ici tous les “marqueurs” habituels du genre : de la tension, de la peur et un tunnel sonique vraiment intéressant. On a droit au bruit du dérapage et à une immersion assez inhabituelle chez les Sonic Youth. Le drame… comme si on y était.
The Sugarcubes – Motorcrash (1988)
Histoire de reprendre un peu notre souffle, on récupère avec cet accident de moto raconté par Björk et ses Sugarcubes. Le point de vue de la chanteuse est celui d’une spectatrice (à vélo) qui assiste à un accident et se prend de compassion pour les victimes au point d’inviter une mère blessée à venir chez elle pour la panser. L’ensemble est curieux et presque hésitant entre l’évocation de la tragédie et le rapport plus que bizarre entre le témoin et la personne qu’elle recueille. La voix est MONSTRUEUSE en revanche. Le refrain lui même se situe entre deux eaux.
It’s a dangerous dangerous motorcrash,Terribly bloody motorcrash,Destructive motorcrash.Oh oh oh.
Si bien qu’on ne sait pas trop quoi en penser, si ce n’est que ce n’est peut-être pas un morceau si réussi.
Beach Boys – A Young Man Is Gone (1963)
Parmi les innombrables chansons des Beach Boys qui parlent de voiture, il y a celle-ci qui n’est pas la plus connue et qui est un hommage direct à… James Dean, toujours lui. Huit ans après la disparition du jeune acteur, les Beach Boys signent cette variation sur la chanson Their Hearts Were Full of Spring (de Bobby Troup) qu’ils avaient l’habitude de reprendre comme de nombreux autres groupes. Mike Lowe réécrit les paroles pour cet hommage à Dean et l’intègre à l’album Little Deuce Coupe. C’est naïf, un peu démonstratif mais tout de même assez cool.
Bill Hayes – Message from James Dean (1956)
On reste avec Dean sur ce morceau sorti sur le label Cadence chez qui on trouve quelques trésors de Link Wray, de The Chordettes ou des Everly Brothers. Bill Hayes était un acteur et chanteur, connu chez nous surtout pour ses versions de chansons sur Davy Crocket assez cultes. On en profite pour faire l’article sur une compilation intitulée Lost Treasures de Cadence & Barnaby qui est tout simplement excellente.
S’agissant du message de James Dean, on a affaire à un single archétypal avec une belle attention portée à la description des faits, odeur, bruits, etc. Danger, danger, danger, répète Hayes avant que la voiture ne parte dans le décor.
John Leyton – Tell Laura I Love Her (1960)
Rare incursion en Angleterre sur ce panorama avec LA chanson de référence du genre, Tell Laura I Love Her, produite par Joe Meek, et interprétée par l’acteur et chanteur John Leyton (la Grande Evasion). Un gamin participe à une course de voitures pour remporter l’argent qui lui permettra d’acheter une alliance à sa dulcinée. Malheureusement, la voiture se plante et prend feu. Il laisse couplet après couplet un message à ceux qui croisent sa route en répétant son amour et son attachement. Le dernier couplet présente Laura en pleurs dans la chapelle mortuaire où elle croit entendre les derniers mots du disparu. C’est grandiose jusque dans la description magnifique de la course de bagnoles, poignant, pas si sirupeux : l’étalon or des teenage death songs automobiles.
The Smiths – There Is A Light That Never Goes Out (1986)
Est-ce la plus grande chanson des Smiths ? Peut-être bien. There Is A Light est en tout cas l’une des préférées des fans du groupe anglais parce que la musique est excellente, bien sûr, parfaitement en accord avec le sujet, et parce que Morrissey réussit avec ce texte une sorte de synthèse parfaite de tout ce qu’on a entendu et dit avant : romantisme, bagnole, mise en danger par amour, ambiance nocturne, radicalité et bien sûr promesse d’une mort certaine doublement soulignée par le double decker bus et le ten ton truck. Le couplet se cite et se chante pour le plaisir :
And if a double-decker busCrashes into usTo die by your sideIs such a heavenly way to dieAnd if a ten tontruckKills the both of usTo die by your sideWell, the pleasure, the privilege is mine
Impossible évidemment de ne pas ressentir l’émotion ici même si, contrairement à d’autres versions, l’accident n’est pas une réalité mais juste une intention, une revendication, une posture crâneuse diront les critiques. Morrissey revendique fièrement cette idée de se jeter dans le premier véhicule mortel venu pour gagner l’éternité et témoigner de son amour infini pour l’autre. Dans la bouche de l’auteur de James Dean Is Not Dead, ce n’est pas rien.
The Cardigans – My Favourite Game (1998)
Petit détour amusant par ce titre des Cardigans, tiré de leur album Gran Turismo. Si vous écoutez bien les paroles… elles n’ont strictement rien à voir avec les bagnoles et les accidents de voiture. Les Suédois parlent plutôt d’une relation amoureuse qui chancelle et qui part dans le décor. C’est le clip qui nous intéresse. Car réalisé par Jonas Akerlund, un réalisateur star de l’époque, il met en scène la chanteuse Nina Persson en pleine séance de joydriving, percutant ou évitant à pleine vitesse des véhicules qu’elle croise sur l’autoroute. Les accidents se multiplient et ça dure ainsi pendant près de cinq minutes jusqu’à ce que la belle se prenne elle-même et volontairement un van de plein fouet… avant d’en réchapper ou pas (il y a une version avec ou sans la pierre). Le clip est excellent mais a été interdit d’antenne sur la BBC et ailleurs pour ne pas tenter la jeunesse. Le single finit sur le jeu vidéo Gran Turismo 2 en très bonne place.
Billie Eilish – The 30th (2022)
Histoire de faire moderne et parce qu’on voulait montrer que la tradition reste vivace, on ne pouvait pas oublier l’une des premières chansons écrites par Billie Eilish pour l’album Guitar Songs. Le titre renvoie assez bêtement au jour de la composition (un 30 novembre) mais le fond est plutôt précis et évoque un accident de la route dans lequel un proche (un ami, une copine ?) est impliqué. Est-ce que Billie a assisté à la scène ? Ou est-ce qu’elle ne revoit la personne qu’à l’hôpital ? Est-ce qu’elle est passée près d’une véritable scène d’accident ? On n’en sait trop rien et les spéculations sur la toile vont bon train. La victime ne meurt pas visiblement mais se retrouve à l’hôpital. Alors que les versions les plus anciennes parlent des disparitions tragiques et pleurent les morts, les versions contemporaines sans grande surprise… Sont plus égoïstes et s’intéressent à l’effet que les accidents produisent sur… leur vie de témoins ou de personnes concernées. C’est bien entendu symptomatique du glissement de la pop qui passe du registre du commentaire public… vers un registre strictement personnel et intime. Là où il y a une narration, on a un récit émotionnel à la 1ère personne le plus souvent. Signe des temps.
Howard Shore – Crash (Musique du film Crash de David Cronenberg) (1996)
Sans commentaire, la BO du film Crash, adapté de Ballard par Cronenberg, est signé Howard Shore et comme presque toutes les BO d’Howard Shore, est épatante. Ici, l’intro et le thème principal qui est d’assez loin la meilleure séquence à écouter… sans les images. Shore a illustré les grands films de Cronenberg, Faux Semblants, La Mouche, etc.
Robert Mitchum – The Ballad of Thunder Road (1958)
On termine en beauté avec cette histoire épique de contrebandiers de whisky qui se font courser par la police. Le père, un vétéran de l’armée, fabrique la gnole et le fils conduit le camion qui, chargé de la précieuse marchandise, finira là aussi en feu et dans le fossé. Thunder Road désigne non pas un véhicule mais c’est le nom de la route elle-même. Mitchum aborde cette chanson à la perfection et en fait un classique indémodable. Il écrit le scénario du film du même nom à partir d’une histoire vraie qu’on lui a racontée et en confie la réalisation à Arthur Ripley. La chanson met en scène les origines quasi historiques du stock-car qui naît avec ses poursuites dangereuses entre les véhicules de la police et les bolides des contrebandiers, un rapport qu’on retrouvera par la suite dans nombre de poursuites en bagnoles jusqu’aux go-fast et autres bêtises d’aujourd’hui.
A la fin du film, Mitchum perd son fils comme dans la chanson.
Photo : Robin Battison sur Unsplash


On pourrait aussi rajouter Sunshine, Everyday de Swell.
Tout à fait. Merci.
Et Sticky Hairpin de Diabologum, et Subtle Art of the Breakup Song de Cage, et City of Motors de Soul Coughing, et Crawler d’Idles, etc etc (monomaniac alert).
Ah, et Drive d’El-P, et Crash 17 (X-rated car) de Girls against Boys, et (où avais-je la tête) Stomp the pedal de Yea Big & Kid Static (dans l’airbag sans doute).