Quelle mouche a piqué Moby de s’en prendre ainsi à Lola, l’une des chansons les plus cools des Kinks, en qualifiant ses paroles de “brutales et transphobiques” ? Le jumeau musicien de Fabien Barthez passait jusqu’ici pour un très fin connaisseur des musiques populaires, blues, rock et électro, dont il assaisonnait avec un certain savoir-faire ses propres compositions. Sa sortie sur cette chanson de 1970 a été très remarquée. A l’occasion d’une interview playlist organisée par le Guardian, Moby a cité la chanson de Ray Davies dans la catégorie “chanson qu’il ne pouvait plus écouter” en s’appuyant sur une analyse de ses paroles, définitive et laconique.
Cet échange a donné lieu à une riposte du clan Davies qui a rappelé que la chanson avait été inspirée par une histoire vraie (on en reparlera) et avait été saluée pour son audace et sa pertinence par la légende trans Jayne County. Dave Davies a d’ailleurs rapporté les propos de l’artiste qui avait souligné en son temps que la chanson avait joué un rôle important dans le fait de décrire un homme habillé en femme et de donner à voir sur la scène publique, pour une fois, une personne trans en la considérant comme une personne à part entière. Davies aurait ainsi contribué à “break the ice” autour de ce “phénomène” jusqu’ici tu et ignoré par l’art.
Il est intéressant de relire attentivement le texte de Davies pour comprendre à quel point Moby s’est planté.
I met her in a club down in old Soho
Where you drink champagne and it tastes just like coca cola
C-O-L-A, Cola
She walked up to me and she asked me to dance
I asked her her name and in a dark brown voice she said Lola
L-O-L-A, Lola
La-la-la-la Lola
Well, I’m not the world’s most physical guy
But when she squeezed me tight she nearly broke my spine
Oh my Lola
La-la-la-la Lola
Well, I’m not dumb but I can’t understand
Why she walked like a woman but talked like a man
Oh my Lola
La-la-la-la Lola
La-la-la-la Lola
Well, we drank champagne and danced all night
Under electric candlelight
She picked me up and sat me on her knee
And said “Dear boy, won’t you come home with me?”
Well, I’m not the world’s most passionate guy
But when I looked in her eyes, well I almost fell for my Lola
La-la-la-la Lola
La-la-la-la Lola
Lola
La-la-la-la Lola
La-la-la-la Lola
I pushed her away
I walked to the door
I fell to the floor
I got down on my knees
Then I looked at her and she at me
Well, that’s the way that I want it to stay
And I always want it to be that way for my Lola
La-la-la-la Lola
Girls will be boys and boys will be girls
It’s a mixed up, muddled up, shook up world, except for Lola
La-la-la-la Lola
Well, I left home just a week before
And I’d never ever kissed a woman before
But Lola smiled and took me by the hand
And said “Dear boy, I’m gonna make you a man”
Well, I’m not the world’s most masculine man
But I know what I am and I’m glad I’m a man
And so is Lola
La-la-la-la Lola
La-la-la-la Lola
Lola
La-la-la-la Lola
La-la-la-la Lola
Lola
La-la-la-la Lola
La-la-la-la Lola
Lola
La-la-la-la Lola
La-la-la-la Lola
Lola
La-la-la-la Lola
La-la-la-la Lola
Lola
La-la-la-la Lola
La-la-la-la Lola
La chanson de Davies est évidemment écrite “du point de vue” d’un homme -cis de l’époque, peu habitué à rencontrer des travestis. La partie jugée “offensante” par Moby s’entend de cette manière plus comme une surprise que comme une répulsion, tant l’attirance et le trouble ressenti par l’homme qui raconte l’histoire est ici évidente. Le titre fait partie d’un disque assez génial appelé Lola Versus Powerman and The Moneygoround (part one), collection assez hétérogène de morceaux qui parlent de la société, du chômage, de la transidentité, de la pollution et d’un tas d’autres considérations générales. On peut citer pour le fun, Apeman, chanson sur l’écologie notamment, qui a été reprise et transformée par Serge Lama… en Superman (sans aucun rapport avec l’original). Sur le disque, Lola reste la chanson la plus marquante et la plus exposée puisqu’elle a donné lieu à travers les décennies à de multiples reprises par Robin Williams, les Raincoats (la meilleure reprise selon nous) ou encore Madness. La chanson est construite autour de la révélation progressive du sexe de Lola par le narrateur incrédule. Le chanteur remarque d’abord sa voix (“sombre”), sa force puis sa démarche, avant de se rendre compte de son identité réelle. La progression est remarquable et le refrain fédérateur et très séduisant détourne l’attention du sujet pour faire passer le morceau pour un tube pop sentimental et familial… ce qu’il n’est pas du tout.
L’inspiration de Ray Davies a depuis 1970 été sujette à débat. La version officielle veut que le sujet ait été inspiré par la fréquentation de bars “interlopes” et spécialisés par le batteur du groupe Mick Avory. Une autre version serait liée à une rencontre new-yorkaise (aventure d’un soir ? ou juste imaginaire) entre Ray Davies et un travesti, souvent confondue avec le dîner (documenté) qu’il avait partagé avec la célèbre Candy Darling, l’une des superstars de la Factory d’Andy Warhol. Cette hypothèse d’une expérience propre au chanteur et compositeur des Kinks, sexuelle ou réduite à un émoi passagé, tient la corde chez les amateurs qui font du morceau un hymne à la différence et à cette attirance “banale” qui peut amener un homme hétérosexuel à être séduit par le charme, la grâce et l’apparence d’un autre homme. Rien de bouleversant aujourd’hui, mais un sujet encore un peu tabou en 1970 et qui n’a pas donné lieu à de si nombreuses variations depuis. On peut citer, parmi nos chouchous, le remarquable Oh My God You’re A King de Babybird qui agit comme une déclinaison pas à pas du Lola des Kinks jusqu’à la révélation finale. Stephen Jones va un poil plus loin puisque le narrateur, à l’inverse de Davies, ne fuit pas et poursuit sa relation avec son nouveau roi.
On peut citer plus près des Kinks, le Cosney Island Baby de Lou Reed qui en 1976 raconte le parcours personnel de Reed et s’achève en ode à sa compagne d’alors, le travesti Rachel Humphreys, qui partagea sa vie durant plusieurs années.
Moby aurait pu avoir cela en tête avant de tomber sur les frères Davies, chacun des chansons évoquées ayant à sa manière contribué à changer le regard sur la transidentité et à faire avancer la cause. Difficile de reprocher à un titre de 1970 de ne pas se mettre en phase avec la manière de parler, de penser et d’exprimer les choses en vigueur plus de cinquante ans plus tard.

