Nicolas Sauvage / Morrissey l’Insoumis
[Camion Blanc]

9 Note de l'auteur
9

Nicolas Sauvage - Morrissey l'InsoumisNotre collection de biographies et de livres portant sur Morrissey et The Smiths compte une bonne vingtaine de références (on exclut du compte les mini livres et autres ouvrages thématiques). On y trouve des biographies d’autorité qui n’en sont pas tout à fait (les ouvrages de Johnny Rogan), la magnifique variation gay de Mark Simpson Saint Morrissey, un livre de David Brett, le joli travail de Simon Goddard mais aussi Morrissey le Dandy Rebelle, ouvrage en français de 1995 écrit par Sébastien Raizer pour le Camion Blanc et bien entendu les autobiographies des protagonistes par eux-même : Morrissey, Marr et, pour les plus pointus, celle de Dale Hibbert. Notre préférence allait jusqu’ici à un ouvrage universitaire remarquable signé Gavin Hopps, The Pageant of His Bleeding Heart, qui nous avait semblé pousser l’analyse à un degré jamais atteint. Autant dire qu’on attendait le travail de Nicolas Sauvage avec une curiosité inquiète : s’agirait-il d’une simple mise à jour (presque 30 ans plus tard) du travail valeureux de Raizer afin de permettre enfin une mise à jour catalogue pour les lecteurs français ? Ou de tout autre chose ?

Morrissey l’Insoumis, avec ses 620 pages, fait mieux que ça et s’impose comme la biographie la plus complète, la plus intelligente et la plus à jour qu’on trouvera en français et en anglais sur le travail de l’ancien chanteur de The Smiths. Il faut tirer un coup de chapeau à Nicolas Sauvage qui réussit à aborder le sujet avec une relative fraîcheur, comme s’il n’y avait jamais eu rien d’écrit avant sur le sujet, ce qui ne l’empêche pas de citer et de reprendre (en les référençant) les ouvrages précédemment évoqués, les déclarations, interviews et autres propos repris ici ou là et émis par l’ensemble des acteurs de cette odyssée pop. Son livre n’amène aucun témoignage nouveau, ce qui en soi constitue une faiblesse majeure (il manque une approche de l’intérieur qui viendra dans les prochaines années quand la forteresse Morrissey sera de nouveau prenable) mais se présente comme la meilleure synthèse des approches précédentes, le document le plus équilibré, précis, et, à sa manière, exhaustif de la vingtaine d’ouvrages qu’on a pu lire avant.

S’il n’apporte pas de point de vue radicalement nouveau sur Morrissey, il remet avec beaucoup d’aplomb et d’esprit de décision son parcours en perspective, hiérarchise clairement ses disques et remet en valeur ses immenses qualités de chanteur et de parolier. La synthèse n’était pas tâche aisée. Elle demandait du courage, de la sueur et une capacité à mettre quatre décennies en boîte, ce que Nicolas Sauvage réussit avec brio.

Ce n’est pas un petit prodige que d’aborder sans trembler son sujet de manière aussi classique et frontale. Sauvage y va avec ses moyens : une culture irréprochable, une écriture élégante, inspirée et jamais boursouflée ou nourrie de prétention poétique, une capacité à contextualiser l’émergence du groupe et de son chanteur non seulement dans l’Angleterre de l’époque (les années 80 pour faire simple, Thatcher principalement) mais aussi dans une petite histoire de la pop anglaise et internationale qui est maîtrisée ainsi avec beaucoup d’à-propos et de talent. L’histoire est bâtie de manière très académique en suivant la chronologie depuis l’évocation de l’enfance du jeune Morrissey (ses ancêtres Irlandais, sa mère, son père, Manchester, etc) jusqu’à l’annonce de son dernier album, Bonfire of Teenagers, c’est-à-dire à quelques mois d’où on se trouve. Sauvage trouve un ton mi-documentaire, mi-journalistique qui n’écarte pas les prises de position et les jugements esthétiques. Il n’opère pas de revirement critique quant à la hiérarchie des travaux du Mancunien, mettant en avant évidemment les albums de The Smiths (Meat is Murder et The Queen Is Dead, notamment) et la belle période solo du Moz marquée par son chef d’oeuvre, Vauxhall and I.

L’équilibre trouvé entre les éléments biographiques, les éléments de contexte, la critique des disques et l’analyse des musiques et des textes est parfait et donne à Morrissey l’Insoumis une fluidité impeccable ainsi qu’une assise susceptible de contenter les fans les plus exigeants sans lasser (totalement – mais 620 pages tout de même) ceux qui tomberaient sur le livre par pure curiosité. Son travail sur les Smiths et les premiers albums de Morrissey est très sérieux et appréciable mais c’est évidemment sur les vingt dernières années qu’on attendait Nicolas Sauvage et sur la couverture qu’il ferait de la période qui va, en gros, de l’après Maladjusted (1997) à aujourd’hui. L’auteur ne se trompe pas et porte une attention inattendue et intéressante aux musiciens de Morrissey. Si le tandem Whyte/Boorer a longtemps été le centre de l’attention de la communauté, Sauvage prend le temps de mettre en avant la progression des groupes successifs du Moz, leur instabilité relative et surtout la prise de pouvoir progressive de Jesse Tobias (d’une part, dont il ne réévalue pas la qualité) et surtout de Gustavo Manzur depuis 2008. C’est autour de ces deux hommes, du second surtout sur les derniers albums, que se joue la transformation d’un Morrissey qui s’ouvre aux expérimentations sonores et déjoue la malédiction d’un rock lourdaud et sans âme dans laquelle il semblait devoir tomber avec le musculeux Years of Refusal. L’album de 2009 est mis en avant comme la pire réalisation de Morrissey tandis que l’auteur salue la qualité de World Peace Is None of Your Business et les maigres audaces de Low in High School. L’appréciation est discutable mais l’argumentaire de Sauvage est si bien mené qu’on lui accordera le bénéfice de ce qu’il avance. On avoue n’avoir pas été insensible aux assauts massifs d’un Something Is Squeezing My Skull ou au charme brutaliste d’un I’m Ok By Myself et avoir, à l’inverse, eu du mal à digérer l’hispanisation galopante des productions tardives. Tout le monde s’accorde toutefois pour considérer que Morrissey n’est plus capable à ce stade d’écrire un album entier pertinent, que certaines chansons sont ineptes, mal écrites MAIS qu’il n’a jamais aussi bien chanté et négocié certaines pépites. La décadence est normale et un stade quasi naturel de l’évolution des pop stars. Tenir le régime créatif d’excellence imposé par les Smiths entre 1982 et 1986, puis dans les quelques premières années de sa carrière solo aurait été impossible de toute façon.

Sauvage est globalement d’une lucidité implacable quand il s’agit d’évaluer ce qui restera de cette séquence : quelques bons et grands morceaux, un disque de reprises qu’il juge de qualité California Son (on l’a réécouté juste derrière sans partager cette appréciation) et un Morrissey qui s’est abîmé dans un nouveau rôle : celui de l’outsider « populiste » aux accents trumpiens. Sauvage aborde les prises de position de Morrissey avec beaucoup de tact et de recul. Il les situe dans un raidissement conservateur provoqué par l’âge, la réclusion et la perte de contact avec les réalités sociales, dans une sorte d’exacerbation d’un rapport natif quasi paranoïaque aux médias (musicaux d’abord puis généraux), mais comme une (mauvaise) réponse au traitement singulier par la presse des travaux de Morrissey. Sauvage explique ainsi qu’à l’inverse des autres dinosaures du rock (Weller, Iggy Pop, The Cure ou Neil Young, etc), personne n’a jamais laissé Morrissey en paix et abandonné ce dernier à la relative médiocrité inhérente aux carrières à rallonge. Jamais en repos, jamais respecté pour ce qu’il a fait, Morrissey reste, après quarante ans de carrière, l’un des seuls artistes dont on attend quelque chose (sans doute trop) et à qui on reproche ses options esthétiques en lui demandant de convaincre. Qui pour s’étonner, cite Sauvage, d’une 25ème album passé inaperçu de Neil Young ? Qui pour embêter Iggy Pop ? De fait, souligne-t-il, le statut unique de Morrissey tient à ce qu’il est de tout temps sur la brèche et dans une démarche de conviction (esthétique, sensible, politique) sans cesse renouvelée vis à vis de son public et des médias, comme si rien ne lui était jamais acquis. Ce statut repose sur son génie et son talent incroyables pour toucher les gens et les atteindre au plus profond d’eux-mêmes. Dit banalement, Morrissey est l’un des rares chanteurs au long cours qui ne laisseront JAMAIS les gens indifférents. C’est ce qui fait sa spécificité et rend si difficile son positionnement.

Morrissey l’Insoumis (qu’on ne résumera pas à cette « théorie ») est souvent juste dans ses jugements. On aura bien quelques batailles de spécialistes sur tel ou tel point (on aurait tenté une réhabilitation de Maladjusted, lâché plus nettement la production de Kill Uncle et tempéré l’enthousiasme sur You Are The Quarry) mais il faut se rendre à l’évidence : Nicolas Sauvage réalise avec ce livre un quasi sans faute et devrait décourager les initiatives d’importance pour les prochaines années. Il n’y aura dans ce genre là de place pour personne avant un moment. Ecrire sur Morrissey après ça ne se conçoit que depuis une approche thématique ou sensible. C’est à la fois tant mieux et tant pis.

On ne peut que tirer notre chapeau à quelqu’un qui écrit une page et demie pour vanter All The Lazy Dikes et s’extasier sur la beauté de Life Guard Sleeping, Girl Drowning. Morrissey l’Insoumis est un peu gros pour faire un parfait livre de plage mais il se lit vite et bien. Même aux prix élevés du Camion Blanc (32 euros), c’est une affaire !

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2 Comments

  1. says: Li-An

    J’ai lu le texte avec intérêt mais je fais partie des gens complètement indifférents à Morissey. Et pourtant, j’avais quinze ans à la sortie du premier album des Smiths.

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