Rencontre avec Céline Tolosa, chanteuse à double voie

Céline Tolosa par Ella HerméLa pop d’en France, cette French Pop qu’on aime, qui sait se faire à la fois légère et grave, salée et sucrée, mélancolique et exhilarante, ne connait pas de disette. Le genre s’enhardit un peu plus, décennie après décennie, depuis Françoise Hardy. La Dame de la Rue des cœurs perdus se reconnaitrait sans doute dans la voix Céline Tolosa, jeune femme brune qui frémit parfois Rue Mansart. L’artiste parisienne, longtemps habitée par son désir de cinéma, vient de renouer avec ce qui l’animait depuis toute petite : la chanson. Cover Girl, son premier EP microcultivé, a pu être cueilli quelques jours après le muguet. Céline le livra elle-même aux Trois Baudets un soir de mai. Comme on a aimé le concert, jalousé un London Blue Boy (on rêve tous, fille ou garçon, d’une chanson écrite exprès pour soi) et comme on ne se lasse pas de ses belles mélodies, il était donc naturel de découvrir l’univers de cette musicienne qui rêve d’enregistrer à l’Electric Lady Studio de New York.

Tu as vécu une première vie artistique au cours de laquelle tu fus comédienne. A quel moment as-tu envisagé d’écrire des chansons et d’emprunter ta voie de chanteuse ?

J’étais au conservatoire jusqu’à l’adolescence, je chantais dans un chœur d’enfants tous les après-midi… Je dois beaucoup à cette formation. J’ai toujours aimé chanter et cette idée ne m’a ne m’a jamais quittée. Plus tard j’ai continué la musique, pris des cours de chant jazz avec Christiane Legrand. Je suis issue d’une famille de théâtreux, de musiciens aussi, et je voulais jouer la comédie… Par amour du cinéma, des beaux textes… C’était un désir de spectatrice mais ça ne suffit pas !
J’ai joué pendant quelques années, mais quelque chose ne me rendait pas vraiment heureuse. Une certaine passivité peut-être ? Passer des castings, attendre d’être choisie… c’est assez difficile, souvent ingrat et je ne me retrouvais pas là-dedans.
L’envie d’écrire et de chanter est devenue irrésistible, et je suis retournée à mes premières amours.

La rencontre avec Dino Trifunovic semble avoir été déterminante. Dans une autre interview tu dis qu’il t’a donné confiance. Quel verrou a-t-il fait sauter pour que tu puisses enfin t’exprimer de cette façon ?

Rencontre inattendue et coup de foudre artistique. Quand je l’ai rencontré, j’étais un peu en crise…
Il y avait eu un premier projet musical, une tentative qui a tourné court, j’avais une vie personnelle assez compliquée, je m’étais remise à la musique avec ferveur et j’écrivais comme pour me libérer…
Il m’a fait écouter ses chansons et son groupe Van Gogh Superstar que j’ai trouvé génial.
Il y avait un véritable écho entre nos inspirations, nos influences… Très vite je lui ai montré mes textes, fait écouter des bribes de chansons et on a commencé à jouer, à travailler ensemble.

Votre duo peut faire faire penser à celui que formèrent jadis Jil Caplan et Jay Alanski, voire à celui composé de Valérie Leulliot et de Sébastien Lafargue qui permet à Autour de Lucie de renaître aujourd’hui. Comment le vôtre s’articule-t-il ? Tu écris, il arrange ? Composez-vous ensemble ?

Ça dépend… J’aime dire qu’on est un monstre à deux têtes. L’un ou l’autre propose une musique, un texte, une ébauche… On essaye des choses. Moi je suis très brouillonne dans la composition, et je crois que je préfère écrire. Mais il n’y a pas de recette à suivre à la lettre. Même lorsque j’apporte une chanson aboutie, il intervient, notamment dans l’arrangement, la réalisation, c’est un vrai talent qu’il a et que je n’ai pas, et il sait décoder ce que je souhaite, ce que j’entends.

Tu as sorti ton premier EP il y a quelques jours via Microcultures. Avais-tu proposé tes chansons à des labels avant de t’orienter vers le crowdfunding ?

Non, l’idée du crowdfunding a été très vite la meilleure option. J’ai eu envie de produire un disque sans trop attendre, et j’en ai eu la possibilité. Et puis tout le monde sait maintenant que les maisons de disques ne font plus de développement d’artistes, ils s’intéressent peu à des projets archi-débutants, où il y a tout à faire. Difficile de se pointer dans les labels et de dire : « voilà mes maquettes, produisez-mo,i s’il vous plaît ! » Il vaut mieux avancer tout seul, développer son projet, jouer beaucoup, exister sur le net… et démarcher ensuite.

Cover Girl contient quatre chansons ? Tu en interprètes bien plus lors de tes concerts. Que vont devenir les autres ? Intégreront-t-elles un autre EP ou viendront-elle enrichir ton premier album ?

Oui, on pense au prochain EP… Tout d’abord le choix des chansons, et aussi à la direction artistique qui sera sans doute un peu différente, moins sixties, sans pour autant changer radicalement. En ce moment on cherche de nouveaux sons, de nouvelles textures… On est assez branchés synthés et Dino vient d’acheter un MiniMoog, ça annonce la couleur !

L’art work de Cover Girl a été réalisé par Mathieu Persan. A quelle occasion vous êtes-vous rencontrés ? Il est musicien lui-aussi, est-ce que ça a compté dans la concrétisation de votre collaboration ?

C’est mon manager, Oliver Peel, qui m’a parlé de Mathieu, que j’ai découvert à travers ses illustrations pour le magazine Gonzaï. Le fait qu’il soit musicien a ans doute renforcé une certaine connivence… Il a un style bien à lui, très facilement identifiable… On y retrouve ce côté un peu vintage, presque désuet avec néanmoins beaucoup de modernité, et c’est ce qui me plaisait.

Lui as-tu confié des envies, des idées… ou a-t-il eu une totale carte blanche pour réaliser les visuels de ce beau digipack ?

On a discuté un matin autour d’un café pour faire connaissance, échanger nos goûts et nos idées, et le soir-même il m’a envoyé l’esquisse de la pochette… Et c’était exactement ce que j’avais souhaité. Oui il avait carte blanche. Je voulais être surprise et j’avais toute confiance en son talent. C’était très important pour moi que le disque soit un bel objet.

Le travail de Mathieu et la chanson Cover Girl pourrait t’estampiller artiste résolument tournée vers les sixties. Or, ton univers fait plus penser à ceux d’Héléna Noguerra et de Valérie Leulliot qu’à celui de Françoise Hardy. Quels sont les artistes qui vivent ou survivent dans ton Panthéon personnel ?

En avalanche il y a Gainsbourg, Michel Legrand, Julie London, Léo Ferré, Chet Baker, Bill Evans, Miles Davis, Frank Sinatra, Bashung, Claude Nougaro… la liste n’est pas exhaustive, mais il est rare que je passe une journée sans écouter un de ceux-là !
Beaucoup de français, beaucoup de jazz, donc… J’ai eu une grosse période afro-funk aussi ! Le rock un peu, j’ai découvert sur le tard, ça ne faisait pas trop partie de ma culture, même si je suis fan des Doors et du Velvet Underground. Mais il n’est jamais trop tard, on ne peut pas tout connaître… Et je suis très curieuse. De nos jours on peut partager et découvrir plein de musiques et d’artistes, avec tellement de facilité.

Est-ce que ta peau de comédienne t’aide à vivre dans celle de la chanteuse qui se livre au public ?

A vrai dire, j’y pense peu. Je ne joue pas Lady Macbeth , non plus… Même si je crois que ça me permet de prendre un peu de distance quand j’ai vraiment le trac… Dans la vie de tous les jours je suis assez discrète, et monter sur scène reste un exercice un peu étrange.
Pour le coup ça fait un peu Actor’s Studio de dire ça, mais sur scène, que ce soit pour jouer, chanter, il faut te séparer de ton toi “normal” pour devenir autre chose et te laisser porter.

Demain tu as un succès fou et on te propose de faire des tas de couvertures de magazines. Quelle cover girl serais-tu ?

Une cover girl insupportable qui raconterait qu’elle fait quatre heures de sport par jour, qu’elle mange des graines et boit exclusivement de l’Aloe Vera !

Quel part de toi imprimes-tu dans ces chansons ? La rencontre impromptue avec un ancien amour Rue Mansart l’as-tu vécue, par exemple ?

Il y a beaucoup de moi, c’est sûr. Sans pour autant raconter ma vie littéralement, j’aime convoquer en moi des souvenirs, des impressions… Mais je m’inspire aussi de ce que j’observe, des expériences de mes amis et des gens qui me sont proches.
L’histoire de la chanson Rue Mansart est assez troublante car elle est prémonitoire. C’est un peu dingue. J’ai écrit la chanson, on l’a enregistrée… et quelques semaines après j’étais rue Mansart et j’ai croisé un garçon qui a beaucoup compté pour moi… Il ne m’a pas vue, et je suis partie.
C’est une chanson sur le hasard, sur les rencontres au coin des rues.

Demain tu as un succès populaire à tel point que tu intègres Les Enfoirés et que Drucker t’invite sur son divan. On t’offre tous les moyens pour enregistrer le disque de tes rêves. A quoi celui-ci ressemblerait-il ? Où et avec qui le fabriquerais-tu ?

Question difficile… ! Dans mes rêves les plus fous on enregistrerait dans le super Electric Lady Studio à New York, dans le quartier de Greenwich Village. Il a été conçu par Jimi Hendrix, bien qu’il n’ait pas eu le temps d’en profiter… ! et je serais accompagnée par les musiciens de Snarky Puppy, un groupe américain de jazz fusion dément avec guitares, claviers, cordes, cuivres, percussions… Leurs albums-concept Family Dinner sont géniaux, il faut regarder ce que ça donne en live !

Céline Tolosa par Pierre LambertTu chantes sur le Femme Fatale du Velvet Undeground reprise par Van Gogh Superstar. Envisages-tu d’écrire en anglais ?

Je suis un peu nulle en anglais en fait ! C’est vraiment une question d’aisance dans l’écriture, l’anglais n’est pas si facile… J’aurai trop peur d’écrire des bêtises, des banalités affligeantes. Mais on ne sait jamais, il faudrait que je tente… Le français permet aussi une compréhension immédiate de ce que la chanson raconte, c’est important à mes yeux, le texte compte beaucoup. Je suis très ancrée dans une certaine tradition de la chanson française, j’aime les mots et les poèmes.

De quel(s) artiste(s) de la scène française actuelle te sens-tu la proche ?

En termes de famille, je me sens proche de beaucoup de jeunes artistes de la pop indé… Il y a une génération en marche, une nouvelle pop française de qualité, avec beaucoup de talents et d’univers différents. Je nous souhaite de grandir et d’aller le plus loin possible !
Sinon , j’aime beaucoup Babx, L, Benjamin Biolay, Alex Beaupain, Keren Ann…et Paris Combo !

Et l’actrice dans tout ça ? C’est une page qui se tourne ou tu te laisses la possibilité d’embrasser à nouveau un rôle ?

La porte n’est pas fermée, mais pour l’instant la musique est ma seule priorité.

Quels sont les films et les acteurs qui ont nourri ton désir de cinéma ?

Comme tu t’en doutes, la plupart des acteurs et actrices de la Nouvelle Vague… Les films de Godard, Demy, Truffaut, Louis Malle… Sans être passéiste, c’est vraiment une époque qui m’inspire, tant dans l’espace-temps qu’elle occupe dans l’Histoire que par les personnalités artistiques incroyables qui l’ont traversée… J’ai aussi une grande tendresse qui remonte à l’enfance pour l’âge d’or d’ Hollywood, les films de la MGM, de la 20th Century Fox… je vouais une véritable passion à Marilyn Monroe quand j’étais petite.

Aurais-tu aimé être un des personnages des Chansons d’Amour de Christophe Honoré ?
Oui, bien sûr… J’ai revu le film il n’y a pas longtemps, c’est vraiment bien. Je trouve le film très fort, à la fois lumineux et affreusement triste. Il raconte l’amour, la famille, le deuil… sans pathos. Je l’avais vu au ciné à sa sortie et il m’avait un peu chamboulée… En plus il est truffé de références subtiles au cinéma de Jacques Demy, comme souvent dans les films d’Honoré… Il est fan, ça se sent et nous envoie des clins d’œil. Moi qui suis fan aussi, ça me touche.

Et la bande originale composée par Beaupain est superbe, elle fait corps avec le film et les acteurs, avec des chansons pop, tantôt légères, tantôt fébriles.

La comédie dramatique et chantée est-ce une expérience que tu aimerais vivre ?

Mille fois oui ! Ce serait le rêve absolu ! Encore faut-il un projet exaltant… La comédie musicale sur scène, et à l’écran, c’est très périlleux, et il faut le concours de beaucoup de talents, metteurs en scène, compositeurs, décorateurs, techniciens, pour que ce soit réussi… sinon c’est le cauchemar kitsch assuré !

Peut-on espérer voir le London Blue Boy gravé ?

Oh oui, je pense bien… je suis heureuse que cette chanson te plaise, elle est particulière à mes yeux.

Crédit photos : Ella Hermé et Pierre Lambert.

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