[Soup Music #14] – SCH / Autobahn
[Rec. 118]

3.8 Note de l'auteur
3.8

SCH - AutobahnLe cœur battant de l’industrie du disque française est ici. Avec une vingtaine de milliers d’exemplaires, physiques et numériques, écoulés en quatre/cinq jours, la mixtape de SCH caracole en tête des charts hexagonaux et s’affirme comme l’une des grosses réussites du moment.

Julien Schwarzer (SCH) est l’un des rappeurs marseillais les plus intéressants de la galaxie 13. Sa voix grave et son flow posé (et un brin pataud) donnent à son chant une gravité et une pesanteur qui servent des textes globalement assez soignés, explorant les sujets habituels du rap français (la drogue, le crime, les bagnoles, mais aussi la mort) avec une originalité toute relative mais une approche sérieuse, imagée et bien fichue.

Autobahn (qui prolonge son premier projet célébré, une autre mixtape baptisée A7 sortie en 2015) développe en une petite quinzaine de morceaux un univers ultra référencé et un brin viriliste où les guns, les grosses cylindrées et les affrontements entre supposés caïds pullulent. Loin de son pendant allemand, l’assemblage est assez grossier mais suggère un environnement mécanique à coup de bruits de moteurs et de dérapages qui ravira sûrement les fans de Formule 1, de go-fast et autres GTA.

Autobahn démarre par une série de morceaux ultraclassiques, puissants et directs tels que l’entame Magnum qui fonctionnent bien, tapent fort mais ne présentent aucune forme de surprise. Le rappeur manie des mots valise, sonne grave, s’appuie sur des images plutôt heureuses mais ne sort pas de son périmètre de référence. A l’exception de sa voix, rien ne dépasse, comme s’il s’agissait d’écrire un standard en pilotage automatique en tirant de petits papiers dans un sac pour composer le récit (magnum, PDG, flingue, business illégal, initiés, létal, multi-récidiviste, etc). La mise en sons est riche et les textures travaillées avec soin, ce qui situe le disque dans le haut du panier, comme si la qualité découlait des moyens qui lui sont associés. Un peu court en punchlines (pas sa spécialité), on déroule ce début de disque sans vraiment être impressionné même si SCH négocie très bien le morceau autobiographique avec un LIF excellent. Niobe est un peu plus hermétique et Marginaux et Offshore carrément ennuyeux. SCH hausse le niveau avec un Autobahn monté à la JUL qui claque et défile à toute vitesse. « Je fais les boutiques/ Je prends que du noir comme un gothique. »  La production est délicate et astucieuse et on commence à s’amuser sévère.

Après s’être comparé à un moteur allemand (Vivienne Westwood – qui ne parle pas du tout de la styliste et compagne de Malcolm McLaren), SCH ne sait plus trop quoi raconter. Et c’est ce qui marque l’échec global de ce disque : à force de placer ses éléments constitutifs dans tous les sens, SCH donne le sentiment de manquer quelque peu de combinaisons et d’idées. Sa culture cinématographique (il cite par exemple Usual Uspects) et ses références rabâchées (Scarface, drogue, Cartel) ont eu beau nourrir des centaines d’albums depuis une trentaine d’années, on est frappés, en milieu de mixtape, par la vacuité de ses énoncés qui à coups de Tony Soprano et d’images vaguement californiennes ou cubaines (Blue Bahamas) tentent de nous la faire à l’oseille.

Blue Bahamas, X3, cohiba, ici, tu casses, tu khalass, des bandits tiennent des FAMAS (Oh, oh)
J’suis prêt pour l’Valhalla, p’tit con, je n’crois qu’en Mala, mes flingues et ma liasse (Oh, hi)
Un jerrican et du feu, même les mineurs ont des feux, donc ça shoote comme à Dallas (Damn, oh)
Deux Pythons dans un palace, j’tourne vers là où ça t’escroque, j’tourne là où ça tabasse (Oh, oh)
Pull up, t’es une Destiny Child, devant l’quarante-quatre, faut une horloge, pas en d’ssous d’quarante plaques
Malibu 73, Ryan Gosling, une suite et deux tain-p’ s’promènent en string
Extinction des feux comme quand Hide tire sur Jekyll
Okay mais t’es d’où t’es qui? Moi, j’vois pas d’où tu es Guy
J.Lo fait du booty shaking, bouge ça comme dans un clip de Shaggy
Faut une moitié d’Tony Soprano, une autre moitié d’Tommy Shelby
Faut une moitié d’Tony Soprano, une autre moitié d’Tommy Shelby, oh

Tout cela sonne creux et ne déclenche aucune émotion. On ne doute pas que ces histoires-là parlent à quelques uns mais il est assez peu probable que parmi les 20 000 acheteurs de la mixtape beaucoup aient passé leur semaine à braquer des narcos, à fourrer des gros pétards dans la bouche de leurs potes et à foncer sur la corniche en corvette. Se projeter dans une existence de gangster a ses limites en 2022 et devient un fantasme romanesque non seulement dépassé mais un cliché éculé et qui, ici, n’est pas suffisamment rénové pour présenter un quelconque intérêt. Lilou Dallas n’est pas si mal dans le genre, avec son ambiance gloomy de film noir mais il faut avoir beaucoup d’imagination pour en percer la sensibilité.

83K souffre du même mal : la production et le chant sont nickels mais le récit est sans originalité. Autant se refaire Miami Vice plutôt que d’écouter ça. SCH est mille fois plus intéressant quand il parle de choses proches de lui que quand il joue à des jeux. Le meilleur morceau du disque est peut-être bien Blanc Bleu, le plus personnel et intime, et l’un des seuls qui dévoile une identité non reconstruite de haut en bas. Manque de bol, il faut toujours que ce genre de morceaux où le rappeur se raconte se traînent sur un tempo ralenti et dégoulinant de sentimentalisme. SCH n’exprime paradoxalement pour un rappeur classé « dur » et « brutal » aucune colère ou frustration personnelle (encore moins de colère sociale ou de contenu politique) dans ses titres vifs, réfugié qu’il est dans un univers américain dont il se sert comme d’un écran entre lui et sa propre expérience.

La nervosité et la vigueur qui s’échappent de cette mixtape sont tellement chiquées et faites de carton pâte que Autobahn n’a à peu près aucun impact. Actes qui referme le disque est assez caractéristique de cela qui parle de « se prendre une bastos » sur une prod digne d’une fête à neuneu. Plus ça tabasse et plus SCH passe à côté de sa cible. On peut faire le dur et écouter ce genre de disques mais sur le fond et la forme, on fait bien face à la plus inoffensive de toutes les musiques. Ce monde et cette musique n’existent nulle part.

Tracklist
01. Magnum
02. LIF
03. Niobe
04. Marginaux
05. Offshore
06. Autobahn
07. Vivienne Westwood
08. Transmission Automatique (feat. So La Lune)
09. Blue Bahamas
10. Lilou Dallas
11. 83K
12. Cœur de Môme
13. Blanc Bleu
14. Actes
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