Lomepal / Mauvais Ordre
[Pinéale]

5.2 Note de l'auteur
5.2

Lomepal - Mauvais OrdreLes disques proposés par Lomepal continuent de nous déconcerter les uns après les autres. On y trouve à chaque fois d’immenses qualités mais aussi des sources évidentes d’agacement, comme si le rappeur parisien des beaux quartiers traitait ses sujets avec désinvolture ou depuis un point de vue indistinct. L’album Mauvais Ordre ne fait pas exception. Certains titres sont épatants à l’image du morceau-titre, Mauvais Ordre, impeccable à l’ouverture, parfaitement balancé entre rap et chanson, qui bénéficie d’une production magnifique et de punchlines nickel, ou encore du plus incisif et joueur, 50°, qui suit. Lomepal fait le lover, le conteur et le bad guy avec une virtuosité qui rappelle le (mauvais) esprit d’un Fuzati un peu moins trash et doué ou d’un Roméo Elvis qui aurait suivi un cours de lettres.

Mais ces titres côtoient des tracks plus faiblardes à la poésie complaisante et qui ne présentent à peu près aucun intérêt. Les précédents disques du rappeur racontaient une histoire en continue. Celui-ci assemble des histoires moins personnelles, moins autobiographiques (à l’exception peut-être d’un Pour de Faux assommant), dont la lisibilité est incertaine. Les fans du rappeur ont entrepris de remettre les pistes dans l’ordre (il se raconte que le disque doit être joué à l’envers…) mais cela n’enlève rien au manque d’intérêt de certaines séquences, à l’image du variétoche A Peu Près, qui n’a… à peu près… rien à faire valoir, ou du médiocre et simili-gangsta Etna.

On a un peu de mal à saisir le registre exact dans lequel Lomepal veut déployer ses charmes, ce qui finit par poser un problème de réception de sa musique. Sa street crédibilité nous semble trop faible pour aller concurrencer les caïds du milieu et son écriture essentiellement narrative n’offre pas suffisamment de points d’appui et de révélations purement littéraires pour s’adresser aux plus exigeants. Ses tentatives chansons ou pop française sont nombreuses ici et ne touchent pas toujours juste.

On navigue ainsi dans une déambulation qui n’est jamais désagréable, qu’on suit parfois avec attention mais qui ne réussit pas à dégager une cohérence, une émotion véritable ou un réel enthousiasme. A l’image du morceau Le Miel et Le Vinaigre, Lomepal en arrive à nous fournir plutôt un environnement propice à la rêverie (générique) et au développement d’une « attitude rap » qui ne se rattache à aucune pratique culturelle ou identitaire. Ce n’est pas lorsqu’il déroule une balade pop mainstream et un brin ridicule comme Maladie Moderne, chantée avec affectation et ce qui ressemble à de l’autosatisfaction pour son écriture, que le chanteur nous fait chanter d’avis.

Possible que les chansons de Mauvais Ordre aient été mal classées et que la tracklist puisse parler autrement, mais il y a ici un problème de positionnement esthétique qu’on a du mal à dépasser. La métaphore du miel et du vinaigre (une trouvaille?) est ainsi filée sur 2 ou 3 titres alors qu’elle ne casse pas trois pattes à un canard. Prends ce que tu veux chez moi est une horreur qui ne dépareillerait pas chez Big Flo et Oli.

Ce jugement n’enlève rien au talent du personnage et à la séduction des arrangements et de quelques belles séquences. Tee a ses bonnes formules et dégage une forme de poésie urbaine qui rappelle parfois le charme de Gelatine Turner. Crystal est un morceau aérien et gentiment planant qui nous offre un rare moment de douceur rétro, et Auburn peut-être la plus belle réussite d’écriture crâneuse et punchy du disque.

Ne viens pas m’voir, j’répands une vibe noire
Dans un appart’ feng shui
Ce nouveau monde est trop dangereux
Pour l’humain imparfait qu’j’suis
Donc lève ton verre
On fête la laideur involontaire
Qui va parler à ta place sur le long terme
T’avais pas lu toutes les clauses, t’aurais dû faire un close-up
Maintenant, tu suces ‘vec du gloss sur la couverture de Closer

Le Lomepal qu’on adore est narquois et dark, ce que ce troisième album n’est que trop peu souvent. L’impression d’ensemble est celle d’un disque écartelé ou œuvrant à la croisée de plusieurs domaines (sans doute volontairement) et qui rend presque impossible qu’on l’aime ainsi.  La musique de Lomepal pose le problème des chapelles. Il faut être sacrément fort pour les dépasser et Lomepal n’en est pas à ce stade. L’effort reste louable cependant : Mauvais Ordre s’écoute et se situe (qu’on le considère depuis un point de vue rap ou d’un point de vue pop) dans la moyenne haute des productions en français.

Tracklist
01. Mauvais Ordre
02. 50°
03. A Peu Près
04. Hasarder
05. Etna
06. Le Miel et le Vinaigre
07. Maladie Moderne
08. Tee
09. Prends ce que tu veux chez moi
10. Skit Il
11. Crystal
12. Auburn
13. Skit Lost Memo
14. Decrescendo
15. Pour de faux
Écouter Lomepal - Mauvais Ordre

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