Ski Saigon / Sees The Albatross
[Too Good To Be True Records]

8.9 Note de l'auteur
8.9

Ski Saigon - Sees The AlbatrossLa légende du Phénix a de beaux jours devant elle, surtout lorsqu’elle inspire des retours en grâce aussi talentueux. Les phénix en question sont deux : d’un côté le label brestois Beko et de l’autre les anglais de Mooncreatures. Il n’aura fallu que 3 ans à Reno, par ailleurs bien occupé avec Music From The Masses et son comparse Emmanuel pour remonter une structure dont les fondations artisanales, pas vraiment différentes, demeurent ambitieuses notamment du point de vue de l’objet-disque, manière formidablement efficace pour se démarquer avec simplement un peu d’envie et quelques idées de bon goût. Cette fois, le label s’associe pour tout son artwork avec Les Éditions Autonomes, une maison brestoise, elle-même émanation de l’étonnante galerie Kuuutch, spécialisée dans les tirages limités et l’utilisation des techniques d’impressions alternatives, notamment ici la risographie et son rendu tramé magnifiquement contrasté. Un label bien né donc, Too Good To Be True. L’autre Phénix se réincarne sous les traits de Ski Saigon, né sur les cendres partielles des londoniens de Mooncreatures, auteurs d’une poignée d’enregistrements noisy et pop remarquables dont un album sur Beko, Night Guides en 2015. Retrouvailles faites, tout semble paré pour une nouvelle aventure qui s’annonce passionnante.

Auteur d’un premier EP un peu confidentiel en 2016, alors que l’aventure Mooncreatures battait son plein, Rhys Griffiths y explorait à travers l’étonnante histoire de la première piste de ski indoor au monde dans un Saïgon encore occupé par les français, un versant plus pop et personnel de sa musique. Aujourd’hui ne reste de cette aventure qu’un nom, trois des membres ayant partagé celle de Mooncreatures et un goût immodéré pour les voyages. Quand les marins aperçoivent les albatros, oiseaux aux ailes de géant, alors qu’ils naviguent dans les mers du grand sud, c’est généralement le signe du retour de la bonne fortune, soleil et accalmie après des temps troublés. De là à faire le parallèle avec une situation connue, il n’y a qu’un pas que Ski Saigon se garde bien de franchir même si se dégage de l’album des nuées d’ondes positives. Le groupe se projette dans des explorations polaires, rêve d’escalader les sommets himalayens, de plonger en eaux profondes ou se prélasser dans des mers turquoises.

Ici, tout n’est que tranquillité et douceur. L’album se déroule sur un tempo particulièrement agréable, les guitares sont plus rêveuses et étincelantes que bruyantes et la voix étouffée de Rhys Griffiths vous susurre à l’oreille, en privé, ses belles histoires de voyages et d’aventures. Si on ne navigue jamais très loin des eaux explorées par Mooncreatures, Sees The Albatros franchit néanmoins un cap mélodique. L’odyssée prend une tournure homérique grâce aux claviers et au chant de sirène de Laura Kovic qui, à chaque apparition, propulse un peu la musique de Ski Saigon dans un délicieux univers jangly un peu rétro qui renvoie aux grandes heures de l’internationale pop des années 1980/90 disséminée sur des milliers de 45 tours devenus pour certains des joyaux intimes jalousement conservés avec le plus grand soin dans leurs petites pochettes transparentes. On pense à toute cette lignée de groupes enfantés par les Young Marble Giant, à ces outsiders incompris de chez Sarah Records tels Secret Shine, les jouvenceaux (alors) de The Sweetest Ache ou encore Harper Lee, dernière incarnation qui commence à dater un peu de Keris Howard, Brighter, Sarah toujours… Dès lors, l’environnement de l’album se dessine petit à petit : c’est du cousu main, fait à la maison, de la façon la plus artisanale qui soit. La production, si on peut employer ce terme, est à l’os, dans son plus simple appareil. Une approche certainement déroutante en 2021 pour des oreilles habituées aux sons boostés, triturés et compressés mais qui renvoie à l’assertion pop par excellence : seule l’intention de départ compte ; le reste n’est que fioriture.

Peu importe alors que la rythmique soit basique, elle n’en est pas moins entêtante. Peu importe que les claviers sonnent parfois un peu cheap, ils éblouissent et élèvent les chansons vers des sommets innatendus. Chacun des 10 titres de cet album qui s’enchainent sans pause en à peine 30 minutes (il fallait bien trouver un défaut à ce disque… et encore, en est-ce vraiment un ?) est une véritable réussite désarmante de simplicité. Du single It’s Already Tomorrow, seul titre un peu ombragé du disque à la pépite Silver Lining, micro-tube pop qui déroule de façon merveilleuse, de la ballade Bulrushes, summum de simplicité (deux guitares, deux voix) à la formidable cavalcade finale au beau milieu de la Steppe (Gossip), chaque instant de ce disque est un délice musical, une percée de ciel bleu dans la grisaille persistante, des souvenirs de voyage quand revient le quotidien terne et harassant.

Alors bien sûr, même si le débat n’a plus lieu d’être depuis longtemps, subsistera toujours le doute de savoir ce que de tels bijoux mélodiques auraient pu donner avec des moyens de production supplémentaires. Même si on en connait des groupes sur-produits, sur-marketés et au final surestimés, Ski Saigon nous rappelle que la valeur artistique n’a pas grand-chose d’objectif, ni de comptable. A bien des égards, ce disque superbement emballé, composé et enregistré dans une démarche intègre et sans arrières pensées vaudra toujours plus que la plupart des productions de l’année, régies par les canons des diktats musicaux et marketing actuels. Ni snobisme, ni élitisme, bienheureux seront les happy few chers à Stendhal qui verront en Sees The Albatros un des albums de l’année. On vous aura prévenu.

Ski Saigon – It’s Already Tomorrow

Tracklist
01. Burns The Winter Palace
02. Swims The Bosporus
03. Moon Enemy
04. It’s Already Tomorrow
05. Bulrushes
06. Polar Dream
07. Silver Lining
08. Iran Tourist Dream
09. (Thinks About Missed Opportunities)
10. Steppe Gossip
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