Sunflowers / Endless Voyage
[Only Lovers Records]

8.1 Note de l'auteur
8.1

Sunflowers - Endless VoyageIl faut attendre six ou sept minutes et le quatrième morceau, A Conflict Taking Place, pour entendre des voix sur l’album des Portugais de Sunflowers. Lorsque le chant fait irruption, on est presque déçu, tant le démarrage instrumental nous a secoué et a frisé le sans faute sur Prologue, Defective Machine et Forest Wind. Si Carolina Brandao et Carlos de Jesus, le duo qui compose Sunflowers depuis ses débuts, ont toujours fait preuve d’une belle puissance de feu, celle-ci s’est accrue avec l’adjonction d’un bassiste en tant que membre permanent, en même temps qu’elle gagnait en étrangeté par le recours à des claviers psychédéliques et à ce qui ressemble à des synthés galactiques. L’entrée en matière est magistrale, dramatique et formidablement intelligente. Le groupe utilise toute sa palette de talents pour nous installer dans un univers ample et irréel où les machines s’amusent comme des enfants et les guitares rôdent pour monter la garde.

Endless Voyage se présente comme une odyssée spatiale abritée à l’intérieur d’un cerveau dérangé. C’est à peu de choses près la définition du psychédélisme : considérer ce qui se passe à l’intérieur comme si on s’apprêtait à parcourir les grands espaces infinis du dehors. Et la musique des Sunflowers est parfaite pour ça, agitée, libre et fougueuse comme un cheval incontrôlable. Les Portugais, contrairement à d’autres tenants du genre, ne profitent jamais de l’alibi psyché-rock pour sombrer dans le n’importe quoi et s’abandonner à la glossolalie électrique. Leur rock est ordonné et parfaitement agencé. Les progressions de guitares restent lisibles et le jeu des claviers/synthés leur offre un contrepoint à la fois apaisant et joueur, comme sur le joli et anodin Dreaming of Distant Shores. Le groupe gère avec bonheur ses déferlements de colère à guitares. La ruade qui occupe la première moitié de Dreamweaver est rapidement mise à distance puis transformée en un montage burlesque qui vient en déjouer la structure stéréotypée. Ce procédé sera utilisé à de nombreuses reprises pour éviter la routine et la répétition. On aime se promener dans la Marble Gallery, luxueuse et prog rock qui suit, comme si on observait la Terre depuis une véranda dans les étoiles. L’alternance de morceaux bruyants déconstruits et de plages contemplatives est une formidable réussite qui permet au groupe de varier les tempos et les ambiances, tout en prolongeant ce sentiment de dépaysement et d’étrangeté qui fait disparaître les ficelles de composition et les montées d’escaliers trop attendues.

Oscillations est un peu moins intéressant, mais offre sur ses deux dernières minutes un long développement magnétique qui fait penser à du Led Zeppelin. Endless Voyage I n’aurait pas dépareillé sur un cahier d’essai de Ty Segall. On passe du punk noise à des chœurs alpins dans un saisissement total avant que le morceau ne retombe dans l’expérimentation environnementale et climatique d’Endless Voyage II. Est-ce que l’album décrit la folie d’un homme ou la fin du monde, des états cyclothymiques alternés et changeants d’un esprit en perdition ? Une dépression ou alors une série de réactions chimiques qui enclenchent 1001 précipités formidables. Une fenêtre s’est-elle ouverte à Porto qui permet de voyager au fil des galaxies ? On pense aux états de conscience et aux visions du Voyage A Arcturus, le chef d’œuvre SF de David Lindsay. L’impression d’un dérangement à l’œuvre mais aussi d’une maîtrise intime de celui-ci sont à l’œuvre ici. L’Epilogue est virtuose et beau comme si Joe Meek était revenu d’entre les morts.

Sunflowers a trouvé sa voie. Elle est belle et infinie, ample et aventureuse. Le voyage sans fin a commencé.


Tracklist
01. Prologue
02. Defective Machine
03. Forest Wind (Interrupted)
04. A Conflict Taking Place
05. Dreaming of Distant Shores
06. Dreamweaver
07. Marble Gallery
08. Oscillations$
09. Contemplation
10. Endless Voyage I
11. Endless Voyage II
12. Epilogue
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