Quelques révélations, des confirmations, des résurrections, des tauliers et des feux de paille, des coups de cœur, de la subjectivité (comme toujours) et de la mauvaise fois (parfois), voilà mon année 2025 en vingt chapitres.
Et pour s’assurer que ces vingt-là méritent notre écoute, la sélection des morceaux excluent ceux déjà présents sur l’une des playlists In The Trip (qui de fait regorgent de quelques tubes).
01 – Rats On Raft / Deep Below
En mesurant à quel point le sixième (ou à peu près) album de Rats On Raft aura marqué notre quotidien depuis des mois, c’est dire que l’année aura été morose. Cela faisait des années (voire des décennies) qu’on ne s’était pas entiché d’un groupe dévoilant de telles aspirations slowcore, au nombre desquelles on comptera Red House Painters pour cette incroyable paire rythmique minimale et essentielle, Bedhead pour les lignes de guitares neurasthéniques et Codeine pour les saillies inattendues, sans minimiser l’influence de The Cure jusque dans les aplats synthétiques vintage. Pour le groupe néerlandais qui croisait jusqu’alors dans des eaux volontiers psychédéliques, c’est une plongée dans un océan de mélancolie, assumée avec une certaine morgue et sans la moindre complaisance.
02 – Social Order / Miss You (EP) & Strangers (EP)
Signe des temps numérico-consuméristes, les newcomers n’ont pas sorti un disque (un vrai, de ceux qu’on peut mettre sur la platine et ranger méticuleusement dans les étagères), ni même son premier album (une œuvre conçue pour être appréhendée dans sa globalité, avec une introduction, un développement et une fin). Mais parfois la somme de formats courts vaut largement mieux. Social Order, découvert à l’automne 2023, aura délivré cette année en deux EP digitaux onze chansons et autant de tubes – ou presque. Derrière une esthétique sobre, le groupe de Las Vegas signe, avec un irrésistible bravoure, la plus flamboyante incarnation de la scène darkwave qui n’en finit plus de nous délivrer de tout sentiment de nostalgie coupable.
03 – Sydney Minsky Sargeant / Lunga
Celui-là, on ne l’avait pas vu venir. Enfin, si, mais pas dans ce registre-là. En marge de son groupe Working Men’s Club bien calé dans les pas de LCD Soundsystem, le jeune Sydney Minsky Sargeant dévoile une tout autre personnalité sur son premier album solo. Sur cette œuvre dans chaque morceau correspond à un épisode de sa vie agencé dans l’ordre chronologique, le Britannique fait montre d’une maturité et d’une profondeur de propos inattendues, entre folk pastoral et pop sensible. Si on s’amuse de temps à autre à reconnaitre sa capacité à s’affranchir des structures d’une chanson classique comme dans une composition taillée pour le clubbing, on retiendra surtout que Lunga pourrait constituer une passerelle entre les œuvres de Nick Drake et celles de Bill Ryder Jones.
04 – Nation of Language / Dance Called Memory
Après un premier album génial (mais introuvable), Nation of Language a opté pour un son délibérément synthétique. Et en versant encore plus dans ces sonorités synthwave datées, ils ont rencontré un succès foudroyant. A l’heure du quatrième album (chez Sub Pop) en cinq ans, on pouvait craindre l’essoufflement qui frappent ceux partis trop vite. Mais le trio de Brooklyn a trouvé un second souffle en réinjectant la juste dose de guitare dans sa formule. Dès lors l’album aura passé son année jamais loin de la platine.
05 – Stranded Horse / The Warmth You Desserve
Avec lui, c’est une longue histoire commencée dans des temps qui paraissent lointains, quand Yann Tambour crachait encore son mal être sous le nom d’Encre (Trouves-En Un Autre en ouverture de son premier album sur Clapping Music en 2001). Depuis le Normand devenu au fil des albums Stranded Horse a opéré à quelques révolutions musicales, a parcouru le monde ou du moins une partie, jusqu’à poser ses valises dans un coin d’Afrique de l’Ouest. Et si on le croyait désormais assigné à résidence (musicale), The Warmth You Deserve cosigné avec Boubacar Cissokho est tout à la fois une invitation au voyage et une gifle magistrale, de celle qu’on prend quand on ne s’y attend pas parce qu’on n’a pas les codes.
06 – Cut Copy / Moments
Parce qu’on n’a pas passé tout l’année à s’apitoyer sur les misères du monde et les affres de notre quotidien banal, il y a aussi le huitième album de Cut Copy. On aime à imaginer que les Australiens sont des gens ordinaires qui font de la musique le soir après le taf, une fois les enfants couchés et le lave-vaisselle vidé, pour évacuer le stress et se réconforter dans un doucereux univers gentiment dansant, où les mélodies éclatent comme des bubble gums roses. Il n’y a rien de neuf là-dedans mais c’est le disque parfait pour s’oxygéner.
07 – Suede / Antidepressants
Suede compte parmi les plus groupes les plus marquants des décennies 1990/2000 pour avoir réintroduit une dose de sensibilité androgyne et de romantisme épique dans le monde misogyne du rock. Pour autant, après vingt ans et une dizaine d’albums, on n’en attendait pas tant ! Les Britanniques se révèlent toujours mordants, incarnés, et Brett Anderson transforme les cendres incandescentes en un brasier menaçant.
08 – The Mary Onettes / Sworn
C’est presque rageant mais on aura découvert le cinquième album de The Mary Onettes quasi en intégralité au gré des titres balancés sur le net. Il faut toutefois reconnaitre que les onze nouvelles chansons des Suédois ont presque toutes les qualités pour être des hymnes jangle-pop : mélodies imparables, gimmicks additifs, riffs de guitares carillonnantes, arrangements audacieux (des cordes à la chorale d’enfants) et production millimétrée. Il ne reste plus qu’à espérer que l’album profite enfin d’une diffusion un peu moins confidentielle dans les prochains mois.
09 – Tamino / Every Dawn’s A Moutain
A croire qu’avec Tamino tout est parfait. Il réussit la passe de trois avec un album majestueux, qui ne dépareille pas de ses prédécesseurs, dans une veine folk moderne laissant une belle place à ses origines égyptiennes, mais en évitant l’écueil de se répéter ou de verser dans la world-music. Le bel âtre déploie sa voix de velours mais n’en abuse pas, sachant se taire quand il le faut pour laisser s’enrouler la mélodie dans une volute céleste.
10 – The Reds, Pinks and Purples / The Past is a Garden I Never Fed
Évidemment, The Reds, Pinks and Purples aura encore passer pas mal d’heures sur la platine cette année. Le Californien aura commis un nouvel album, le douzième en six ans (en plus de six ou sept EP digitaux !) et peut-être que si Glenn Donaldson était moins prolixe pour susciter l’impatience de l’attente l’aurait-on encore plus savouré, car en durcissant (un peu) le ton, il signe parmi ses meilleures compositions.
11 – Doves / Constellations for the Lonely
Attendu avec ferveur depuis l’annonce de la seconde résurrection de Doves, l’un des groupes qui devrait être enfin intronisé au Panthéon de la pop moderne, Constellations for the Lonely est un eu gâché par quelques compositions pour lesquelles Jimi Goodwin laisse sa place aux frangins Williams – une incurie quand on compte un tel chanteur dans ses rangs. Voilà qui ne doit toutefois pas détourner les fidèles de l’excellence d’une poignée de tubes taillés pour embraser à l’unisson un stade entier.
12 – Far Caspian / Autofiction
Depuis qu’on a découvert Far Caspian, c’est peu de dire qu’on voue une passion pour la musique de Joel Johnston. D’abord en saluant son premier album Ways To Get Out comme l’un des plus hauts faits d’arme de 2021. Ensuite en chipotant sur son deuxième effort parce qu’il n’était pas aussi immédiat que son prédécesseur alors qu’à la longue, c’est un bon album. Cette année, l’Irlandais est revenu à ses premières amours, en faisant vrombir les guitares aux tonalités noisy-rock.
13 – Bay Ledges / Cloud Archives Vol. 1 (EP) & Swim to the Buoy (EP)
Et si la chanson la plus enivrante de l’année était celle-ci ? C’est peut-être bien celle qui rafle le nombre d’écoute, tant Swim to the Buoy est un petit miracle de pop ligne claire. Le duo formé par le chanteur-compositeur Zach Hurd, accompagné de sa sœur Georgia, aura livré deux EP digitaux durant l’année, soit une bonne douzaine de compositions qui se sont vues remixées ou réinterprétées à poil, qui n’ont d’autres défauts que de fureter de-ci de-là, entre bedroom-pop construite selon une structure folk et quincaillerie électro-pop. Si l’Américain resserre le propos, son second album devrait être d’excellente facture.
14 – Jaguar Sun / Blossom (EP) & When I Was Young (EP)
En voilà encore un qui ne pousse pas l’effort jusqu’à constituer un album complet. Mais on ne va pas bouder notre plaisir quand Jaguar Sun égrène ses compositions généreusement sur la toile. Le Canadien a même réuni les morceaux enregistrés en collaboration avec son pote Jesse Maranger sur un vrai vinyle pour le compte Born Losers Records et son premier album This Empty Town a été réédité en version augmentée. Et le tout en ne changeant absolument rien à une formule qui enveloppe des mélodies de guitares claires façon Real Estate dans des nappes cotonneuses comme chez Youth Lagoon.
15 – Darker Lighter / st
Nice to Meet You – et nous de même. Darker Lighter fait partie des découvertes rafraichissantes des derniers mois, depuis qu’Amusement Parks On Fire ou Film School se font plus discrets. Le projet porté à bout de bras par Salar Rajabnik qui a presque tout fait (chant, production, interprétation) sur son premier album est un bel exercice d’indie-rock destiné aux college-radios américaines. Ça s’écoute fort en voiture en faisant du air-guitar au feu rouge et en chantant à tue-tête.
16 – The Apartments / That’s What the Music is For
Si le neuvième album des vénérables The Apartments n’est pas en tête de gondole en fin d’année, c’est uniquement parce Peter Milton Walsch a opté pour une production mettant en valeur les arrangements interprétés avec trop d’application. Le vieil Australien n’a pas perdu sa voix, ni de sa superbe romantique et lorsqu’il bouscule enfin les musiciens qui l’accompagnent avec déférence, alors il renoue avec la fougue de ses premiers chefs-d’œuvre.
17 – Mild Orange / The//Glow
Alors que leurs deux premiers albums sont encore réédités dans tous les coloris imaginables, on serait presque passés à côté du quatrième album de Mild Orange. C’eut été dommage parce que les Néo-Zélandais, désormais basés à Londres, s’y montrent une nouvelle fois à leur avantage, dans cette veine « middle of the road » qu’ils suivent avec succès depuis leurs débuts. Champions du mid-tempo et des productions confortables, ils auront ainsi distillé leurs compositions aux influences psychédéliques héritées des seventies, en s’exonérant du pompiérisme qui peut plomber les compositions de leurs contemporains, comme War On Drugs, et en transcendant le maniérisme d’un bon paquet d’artistes bedroom-pop en revendiquant la filiation légitime avec la scène de Dunedin (The Church, The Clean).
18 – Darksoft / Rationalism
Bien évidemment, on aura encore suivi avec attention l’activité débordante de Spirit Goth Records, label DIY qui livre ses publications hebdomadaires au gré de ses coups de cœur ou simplement pour soutenir les copains. Parmi les valeurs sûres du label aux côtés de Castlebeat, Phantom Youth, Yndling ou Cathedral Bells (qui ont tous alimenté l’actualité musicale ces derniers mois), on avait déjà savouré la bedroom-pop de Darksoft sur un album en 2024. Celui-ci est encore plus réussi, l’Américain affirmant ses influences shoegaze plus explicitement.
19 – Nightbus / Passenger
Comme beaucoup de jeunes groupes actuels, Nightbus se sera évertué en deux d’existence à occuper l’espace numérique en partageant la plupart des chansons qui constituent désormais son premier album, Passenger, publié par Melodic. En se portant au chevet du trio, le vénérable label de Manchester rappelle que la frontière entre new-wave et clubbing a été transcendée allégrement dans la moiteur de l’Hacienda lors de la vague Madchester. Les jeunes anglais ont baigné dans cette culture (ils citent d’ailleurs expressément New Order), et on leur a appris depuis leur plus jeune âge compris qu’on pouvait tout à la fois affirmer sa mélancolie et s’abandonner sur la piste de danse pour lâcher le trop plein d’émotions.
20 – Crushed / No Scope
Des fois, la musique ne s’adresse ni au cœur ni à la tête, mais ça picote au niveau des reins. C’est le cas avec Crushed quand Bre Morell chante, de sa voix qui mélange la pureté de Harriet Wheeler de The Sundays (à jamais dans nos cœurs d’artichauts) à la sensualité de Sarah Barthel, l’aguichante moitié de Phantogram. Avec son compère Shaun Durkan (qui chante pas mal également), le duo mélange sans retenue trip-hop, dreampop et beat électro. D’abord débusqués par Funeral Party (Whirr, Topographies, Fearing, Sculpture Club, …), le groupe qui se balade entre le Texas, l’Oregon et désormais Los Angeles a profité pleinement des moyens de Ghostly International pour offrir une production bien « fat & smoothy » à son premier album.

