Tyler, The Creator / IGOR
[Columbia Records]

8.4 Note de l'auteur
8.4

Tyler, The Creator - IGORQu’on appelle cela du hip-hop, du RnB ou des musiques urbaines, Tyler The Creator marche sur l’eau depuis deux ou trois ans maintenant. Son EP inspiré par l’univers du Grinch (le dessin animé) était assez admirable et son album précédent Flower Boy, un modèle de grosse production… intimiste, chargée d’émotion et dégageant un sentiment de pleine harmonie. IGOR, son sixième album, ne fait pas autre chose qu’imposer l’encore jeune homme (Tyler a tout juste 28 ans) en leader d’une scène US qui assure le spectacle tout en ne cédant pas sur la sensibilité et l’expression nostalgique. Igor est un album incroyablement réussi, émouvant et qui, plus nettement encore que par le passé, renoue avec une longue tradition soul où la musique était pensée autant comme une religion que comme un art.

Sur ses précédents albums, Tyler The Creator semblait avoir besoin d’un point d’appui pour développer son univers. Il chantait la dèche à ses débuts, le manque d’amour ensuite puis ses relations avec son père. Cette fois, l’album est recentré sur lui-même, son chemin et ses amours. Il y a comme une affirmation d’identité qui rend les chansons plus solides, un rapport au monde plus confiant et qui est soutenu par une production dense, expérimentale et somptueuse.

Igor démarre sur une série de morceaux irrésistibles. Qu’on parle de Igor’s Theme, du magnifique Earfquake ou d’I Think, on reste baba devant une telle créativité et l’épaisseur des ambiances qui sont créées ici. On est loin de la guimauve RnB de la concurrence, loin de la recherche d’efficacité et de la vulgarité des beats dont abusent certains de ses copains. Tyler travaille en délicatesse et renvoie une impression de facilité et de légèreté assez exceptionnelle, comme si chacune des trouvailles de production ou de composition avait été improvisée dans une arrière-cuisine plutôt que dans un studio hi-tech. La voix du jeune homme sonne toujours comme prise sur le vif et échappe aux retraitements grossiers qui vont désormais avec le genre. Les filtres ne sont pas absents et permettent à Tyler d’avoir, parfois, des dialogues avec lui-même. C’est ce sentiment d’un dialogue intérieur qui est l’une des clés du nouvel album. Le chanteur vit la musique qui lui sert d’instrument d’introspection. Running Out Of Time questionne une relation amoureuse (avec un homme) qui fait du surplace. Qu’est-ce qui manque ? Où sont les insuffisances ? Les inquiétudes de ce hip-hop sont superficielles et n’ont rien à voir avec les origines du genre. On est ici plus proche de la pop anglaise que du rap de Los Angeles. New Magic Wand évoque la perte et l’exorcisme qui s’en suit. La musique peut-elle ramener les partants, les morts et les souvenirs ? « I saw a photo, you looked joyous. I Want to be number one, not another one. » Les coupes entre les morceaux sont brutales, comme si Igor était un collage, une œuvre saisie sur le vif, un programme radio ou une bande-son qui tournerait à l’arrière-plan d’une série de la Blaxploitation.

Tyler The Creator livre avec Puppet, une chanson proche de la perfection. « I want your company/ I Need your company/ What do you need ? What is your wish ? You are number 1…..I am Your Puppet. You Control Me. I am Your Puppet. I Dont know me…. » Les voix sont d’une beauté insolente. La production est partagée avec Kanye West. Le synthé et la rythmique suggèrent le corps de l’amant qui s’aplatit et se prosterne devant la splendeur de… l’amant ou de la maîtresse tandis que résonne un chœur d’anges.  What’s Good semble là pour montrer que Tyler peut toujours faire du hip-hop avec son thème horrorcore et ses images transylvanesques mais c’est peine perdue. The Creator n’est jamais meilleur que lorsqu’il a le cœur tendre et les poils des bras qui se dressent. Le bonhomme est un romantique qui fait sonner Gone,Gone/ Thank You comme une balade des années 60. C’est Diana Ross et Michael Jackson qu’on ressuscite et la sensation de bonheur est merveilleuse. Cette modernité sonne comme un aboutissement, le prolongement de décennies de musiques noires qui trouvent un débouché dans une potion réjouissante et triste à la fois. L’amour est parti mais il reviendra. Cullen Omori est en appui et constitue l’un des renforts vocaux que Tyler convoque pour ses chœurs de luxe. CeeLo Green, La Roux y sont également, mais ses collaborations ne contrarient jamais le mouvement global. I Dont Love You Anymore est impeccablement pensé avec la voix de Solange en contrepoint. Il y a une classe et une élégance folles qui se dégagent des prises de parole successives. Are We Still Friends est l’une des plus belles chansons de l’album, un classique instantané développé sur plus de quatre minutes et qui constitue à elle-seule une démonstration du talent de Tyler The Creator. La construction du titre est remarquable, étagée, évoluant entre hip-hop, soul et funk, pour atteindre des niveaux d’intensité (mid-tempo) qu’on n’avait pas côtoyé depuis les meilleurs Marvin Gaye.

Il faudra se lever de bonne heure pour trouver un album contemporain plus abouti que celui-ci cette année. Igor ne plaira pas à tout le monde. Il n’est ni rock, ni indépendant. Il n’est même pas dansant et emballant. Mais c’est un album d’une beauté transgenre, d’une sophistication et d’une justesse époustouflantes qui en font sans conteste l’un des joyaux d’une année pourtant riche en découvertes et en surprises.

Tracklist
01. Igor’s Theme
02. Earfquake
03. I Think
04. Exactly What You Run From
05. Running Out of Time
06. New Magic Wand
07. A Boy Is A Gun
08. Puppet
09. What’s Good
10. Gone, Gone/ Thank You
11. I Dont Love You Anymore
12. Are We Still Friends ?
Ecouter Tyler, The Creator - IGOR

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