Vincent Raynaud / Toutes les planètes que nous croisons sont mortes
[L’iconoclaste]

7 Note de l'auteur
7

 

Vincent Raynaud - Toutes les planètes que nous croisons sont mortesSorti en janvier aux Editions Iconoclaste, le premier roman de Vincent Raynaud restera parmi les tentatives les plus intéressantes et enthousiasmantes du genre romanesque de saisir la détermination et l’énergie du rock. On l’a déjà dit des dizaines de fois : la mission est ardue, voire impossible, tant susciter de l’intérêt par le biais du roman autour de personnages fictifs, de chansons qu’on ne peut pas entendre et d’un groupe inconnu (par principe) relève de la gageure. Vincent Raynaud y ajoute la difficulté de causer rock français, ce qui, dans l’imaginaire, nous renvoie à Indochine et Téléphone plutôt qu’à des groupes qu’on aime vraiment. Toutes les planètes que nous croisons se met dans les pas d’un garçon Tristan Lavarini, issu des rangs de la bourgeoisie culturelle parisienne (son père est spécialiste de la Chine, sa mère une célèbre cantatrice suédoise), dont l’éducation musicale se fait au milieu des années 70. Tristan et son frère Gilles tâtent du conservatoire, avant que Tristan ne soit lentement mais définitivement attiré vers le rock, à travers l’apprentissage de la batterie. A quatorze ans, le déclic intervient lorsqu’il assiste à un concert et son destin est lancé. Tristan rejoint un groupe, un autre etc.

La Monstrueuse Parade

Vincent Raynaud choisit un dispositif formel audacieux : une quinzaine de chapitres, strictement chronologiques, entrecoupés de courtes séquences en forme de flashes, de rêves, souvent omniscients et parfois émis depuis le futur. Les phrases sont volontairement interminables : une par chapitre en gros, qui s’écoulent comme un flot de conscience ou un solo de guitare. Il n’est pas certain que ce soit une idée de génie mais cela ne nuit pas à l’intelligibilité globale. Le style de Raynaud est clair, accessible et gentiment descriptif. Le procédé des phrases à rallonge d’un point de vue technique contribue à donner à l’ensemble une fluidité que rien n’arrête, suggérant plutôt le caractère fugace et irrémédiable du destin qu’une charge électrique qu’on ne ressent que modérément. L’un des défauts du livre est de manquer d’émotion et de de ne souligner qu’avec assez peu d’impact les événements majeurs. Tout est placé sur le même plan, examiné et énoncé avec une certaine sécheresse qui dessert l’empathie qu’on peut avoir pour les personnages mais a le mérite de faire ressortir le caractère inéluctable de ce qu’on nous raconte à la manière d’une tragédie grecque. Car il n’y a aucune surprise ici : tout est programmé et décrit comme il doit l’être.

Dial A Cliché

La force du livre est de savoir où il va et de proposer une biographie sans zones d’ombre, sans hésitations, en même temps qu’un tissu référentiel dense et sans faute de goût. Tristan perd ses parents et son frère dans un accident idiot et quitte le cadre libéral du foyer familial disparu pour un séjour plus contraint chez son oncle. Le personnage s’émancipe et grandit dans une opposition douce. Il choisit le rock contre le classique, le rock contre les études, le rock contre l’amour de jeunesse, celui-ci s’incarnant dans la figure archétypale de la jeune Nathalie, écrivain en devenir qui en passe par le cursus traditionnel, hypokhâgne, lettres, etc. La dualité establishment/rock-poésie s’exprimera dans toutes les déclinaisons imaginables au cours des 350 pages du livre et en particulier lorsque Tristan aura à se confronter avec son ancien ami, Antoine, devenu directeur d’une major… allemande. Le rock peut-il s’acheter, se corrompre ? Peut-on garder son intégrité ? C’est la question qui habite l’auteur, même si on peut penser qu’elle ne vaut plus grand-chose. Des milliers d’artistes ont répondu à ça à leur manière. La placer au centre du bouquin est un aveu de faiblesse qui dit, en creux, le petit manque d’enjeux dramatiques que le roman a à proposer. Cette lacune est compensée largement par la force de l’histoire elle-même : le groupe s’élève au dessus des autres, prend corps, « cristallise », comme Tristan trouve sa voie et son mode d’expression. Le groupe se nourrit de l’air du temps. On croise, simples références ou silhouettes bien réelles, les icônes anglo-saxonnes qu’on révère : Television, Bowie, Johnny Marr (en chair et en os), des producteurs, Bono, quelques autres, et cela suffit à faire notre bonheur, comme si l’auteur faisait vraiment autre chose que dérouler le fil d’une histoire déjà lue mille fois ailleurs. Pauvre de nous : on y croit toujours et lui avec.

Toutes les planètes travaille les clichés en guise de matière première. Il n’y a rien d’autre. Le groupe met du temps à éclore : Charles le guitariste est un drogué. La bassiste Meg est l’un des personnages les plus attachants. Elle ne finira pas forcément très bien, même si elle offre au livre ses pages les plus justes. Le groupe s’appelle La Monstrueuse Parade. Le succès vient comme il se doit : trop lentement puis soudain, libérant son cortège de surprises. Les groupies, les excès, les tensions, le rapport aux musiques commerciales. Raynaud prend soin de contextualiser, d’expliquer, ce qui permet au roman d’être, par-delà le récit biographique, un voyage passionnant dans l’industrie du disque mais aussi plus ou moins une odyssée générationnelle où affleure la vie politique et sociale du pays tout entier. Le destin de la Monstrueuse Parade ressemble à la biographie des groupes de ces années-là : Téléphone, puis Indochine. Les concerts, les concerts, les salles, petites puis grandes, l’agitation, les tentations, l’oubli, la perte de repères, l’intimité qui brûle. Raynaud raconte le long travail par la base, dans les concerts, les bars et puis les années 80 qui ouvrent un âge d’or pour le business et le marketing du disque. Les débuts sont décrits de manière épatante et l’on sent que Raynaud y met tout son savoir-faire ainsi qu’il réinjecte la lecture probable de dizaines de biographies de groupes de cette époque. La trajectoire est rabâchée. La chanson qui fait la différence. Ce qu’on ne se dit pas. Le changement d’échelle. La virtuosité que l’auteur met à décrire l’ambiance et le contexte des années 80 se perd malheureusement par la suite, comme si l’époque contemporaine se prêtait moins à la reconstitution ou n’avait pas encore livré ses clés émotionnelles.

La Monstrueuse Parade se déchire. Les albums se succèdent et avec eux la perte progressive des repères. L’auteur fait de son héros une sorte d’incorruptible, parfois déboussolé et hésitant, mais toujours intègre. Il trompe mais suffisamment peu pour ne pas se mentir. Tristan quitte le groupe et se lance dans une autre aventure. Il publie d’autres albums avant de passer dans la clandestinité et de se fondre dans une vie presque normale. Diffusion digitale du travail. Quelques succès dans la commercialisation directe de ses œuvres, devenues expérimentales mais « culte ». Femme, enfant. Parallèlement les destins s’énoncent : conformes. Les contraires semblent mener au même point. A la fin, c’est toujours l’embourgeoisement et la mort qui gagnent. Nathalie et Antoine se marient et deviennent de généreux bobos au bonheur enviable. Ils finissent au PS ou à la Mairie de Paris. Tristan vit à Londres. Sa femme est italienne. Ils mangent bio et s’entendent à merveille. On en rirait presque tant cela sonne authentique. Tristan est prêt pour le tour de passe-passe final. L’Europe est à nos portes. Raynaud suit son personnage jusqu’à la fin. Et paf !

Toutes les planètes est un livre sacrément attachant qui se lit à toute vitesse. Cela ressemble paradoxalement plus souvent à un biopic qu’à un roman. On a l’impression de lire une adaptation de quelque chose de plus fouillé et de plus subtil qui serait resté caché, quelque part dans les tiroirs de l’auteur. Les scènes s’enchaînent et la narration l’emporte sur l’analyse et la profondeur de champ. Le livre ne manque pas de densité mais parfois de chair et d’incarnation. Tristan est juste ce qu’il doit être mais pas plus. C’est là la limite. La fiction ne dit pas plus que ce que nous apprend la réalité. Elle la reproduit, la duplique et la singe. Il est possible que cela ne soit pas suffisant. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de plaisir. Juste qu’il ne pèse pas si lourd par rapport aux vraies chansons et aux vraies histoires.

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