Bio de Johnny Marr, édition française : la revanche du guitariste

7.5 Note de l'auteur
7.5

Set The Boy Free -Johnny MarrEst-ce l’amour qu’on a toujours porté à Morrissey qui nous a aveuglé ? Une envie mal placée de sexe, de drogue et de rock n’roll qui nous aurait fait prendre des vessies pour des lanternes ? Ou la lecture en VO qui n’a pas laissé le charme agir ? Toujours est-il qu’on avait quelque peu fait la fine bouche il y a deux ans de cela lorsqu’on avait lu pour la première fois Set The Boy Free, l’autobiographie (plan plan, écrivait-on) de Johnny Marr. Notre critique d’alors disait en substance ce qu’on avait pensé du bonhomme et de sa confession : l’ouvrage était bon mais Johnny Marr finalement un peu chiant et un peu lisse pour ce qu’on aurait aimé savoir. Aucune indiscrétion, des révélations sur les Smiths qui se comptaient sur les doigts d’un doigt et l’impression d’avoir assisté à l’évocation (facile) d’une carrière bien remplie, d’un type épanoui et ayant atteint, avec méthode et application, les objectifs qu’ils s’étaient fixés gamin, à savoir figurer parmi les meilleurs guitaristes du monde et, accessoirement, être un mec bien.

On a lu tellement de biographies de cinglés, de détraqués et de dépravés qu’il était presque décevant de lire qu’on pouvait aussi faire carrière dans le rock et y briller au point, avec les Smiths principalement, de changer la vie de plusieurs millions de gens sur 2 ou 3 générations, sans développer de comportements relevant de la psychiatrie ou se vautrer dans l’excès. A la relecture en français, puisque le livre sort ces jours-ci au Serpent à Plumes dans une édition et une traduction très soignées, il faut se rendre à l’évidence. Oui, on s’est trompés en partie en jouant les rabat joie. Cette biographie est l’oeuvre d’un gentleman qui écrit comme il vit, c’est-à-dire en prenant soin de préserver sur chaque page son intégrité artistique et en donnant la part belle à la seule chose qui compte véritablement pour lui : son amour de la musique. Là encore, on peut trouver que Marr se mouille peu et se contente de parler chiffons (sa seconde passion) quand d’autres profitent de l’exercice pour donner de grandes leçons de vie, faire des plans politiques ou égratigner à tout va. Marr choisit la voie royale qui consiste à ne faire de mal à personne, à tracer sa route et à éviter les sujets pour lesquels il estime n’avoir aucune légitimité.

Ce qu’on retient, à la seconde revue, c’est que ce type est à la guitare ce que Ronaldo est au foot (on passera sur les développements récents), un gars qui a poussé très loin le professionnalisme au point d’évacuer le reste ou de n’en faire qu’un satellite de sa passion. Oui, le mariage, oui l’amour, oui la fidélité. Oui l’hygiène de vie… dans la mesure où cela permet de tenir debout et de soutenir l’instrument. Johnny Marr est né (presque) avec une guitare entre les mains développant avec les sons qu’elle émet une relation aussi forte et intense que s’il avait eu un frère siamois greffé sur une moitié du visage. Set the Boy Free rend à la perfection cette respiration pour et par l’instrument, la tension qui découle de sa pratique et de sa maîtrise et les instants de fusion créatrice qu’elle peut engendrer. On aura en tête ces développements savoureux où Marr explique qu’avant de monter sur scène il court pendant une heure, autour de la salle, pour se vider la tête et se préparer à communier, non pas avec le public, mais avec la musique elle-même. Ce rituel magnifique souligne ce que la musique a de corporel et n’est nullement affecté par le changement de position du guitariste qui a, progressivement, évolué de la position d’instrumentiste à celle de frontman. Les pages consacrées à cette mue figurent, du reste, parmi les plus intéressantes du livre, expliquant comment et par quel moyen il a pu évoluer d’un poste à l’autre tout en essayant toujours d’y trouver son compte. En définitive et c’est le plus bel enseignement de ce livre : Marr est celui qui donne toujours raison à la musique et cède toujours à sa passion. Le titre du livre prend toute sa résonance si on l’interprète de cette façon : la passion est la meilleure expression de la liberté. C’est ce que Marr veut dire. Y céder, le plus juste moyen d’agir dans la vérité et le respect de ce qu’on a voulu être enfant. Il y a des enseignements plus cons.

Puisque tous les chemins ramènent aux Smiths, l’une des 1001 qualités du livre aura été de remettre en évidence (s’il le fallait encore) l’océan qui sépare les anciens compères. On parlait, dans notre critique d’il y a deux ans, de la rencontre Morrissey-Marr relatée dans le livre et des possibilités qui n’en avaient pas découlé. Il semble évident que le message caché de cette autobiographie était là également : dire que le temps avait passé et que Marr était définitivement passé à autre chose. Dire aussi que si Morrissey a gagné sur le champ de l’adulation et de l’admiration, il n’était pas certain malgré Viva Hate, Vauxhall and I et quelques autres, qu’il ait gagné sur le terrain de la postérité musicale. L’oeuvre de Marr post-Smiths est-elle si négligeable qu’on le dit parfois ? Si elle est disséminée et évidemment moins percutante que celle d’un Morrissey qui a eu et continue d’avoir ses bons moments, il n’est pas certain qu’une compilation des meilleurs morceaux de Marr (qui n’existe pas encore!) ne permette pas une sérieuse réévaluation de son activité des trente dernières années. On se garde cela pour une autre fois mais c’est une idée qui nous trotte désormais dans la tête.

En attendant et avec Noël qui n’est plus si loin, la liberté du soldat Marr est un cadeau qui s’impose.

Ecrits aussi par Benjamin Berton

David Dufresne / On ne vit qu’une heure, virée avec Jacques Brel
[Editions du Seuil]

Le livre de David Dufresne, On ne vit qu’une heure, n’est pas...
Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *