Departure Lounge / Transmeridian
[Violette Records]

9.8 Note de l'auteur
9.8

Departure Lounge - TransmeridianA ce rythme là, l’année 2021 risque d’être celle de tous les come-backs. Après les Ecossais d’Arab Strap, c’est au tour d’une formation moins cotée à l’Argus indé mais tout aussi précieuse pour les connaisseurs, de faire son grand retour. Departure Lounge n’avait rien signé de son nom depuis presque vingt ans et le sublime Too Late To Die Young, produit par le Français Kid Loco. Le leader du groupe Tim Keegan était apparu de-ci de-là avec souvent grâce et à propos, et avait déposé, à raison d’un disque par décennie (guère plus), deux albums solo à nos pieds comme on sème des galets blancs en forêt. Ni la route, ni la trace, ni le savoir-faire ne se seront perdus ou dilués dans le temps : c’est l’un des enseignements de ce Transmeridian qui est “modestement sublime” comme toute l’œuvre du groupe jusqu’ici.

Il aura fallu attendre une réunion presque fortuite des quatre membres originels pour que, poussés par l’envie, la crise et le temps qui passe, Departure Lounge s’offre quelques jours en studio (4 en vérité, 4 jours seulement) et en ressorte avec ce qui allait devenir très vite l’album de leur grand retour. L’histoire ravira ceux qui se nourrissent de nostalgie et pour lesquels le groupe de Keegan représente une sorte de fantasme ultime où la pop élégante et sophistiquée, le rock à guitares et un fond d’électronique font connaissance plus qu’ils ne se marient vraiment. La musique de Departure Lounge se présente sur Transmeridian comme si elle n’avait pas changé, avec un bel équilibre entre les chansons et les instrumentaux. Ce rythme alterné et singulier, finalement peu fréquent, donne au travail des quatre hommes un pas qui lui est propre, une forme de paix “intérieure” qui inspire la rêverie et le réconfort, confère à cette musique légère et sophistiquée une douceur et une énergie bienveillantes et lumineuses.

Contrairement à d’autres retours, ratés ou réussis, Transmeridian n’est pas bâti pour démontrer quoi que ce soit ou revendiquer une revanche sur le passé.  L’instrumental qui ouvre le bal, Antelope Winnago Club, est tout sauf rentre-dedans et sert de rampe de lancement raffinée et savante à l’Australia qui suit et fait figure à l’échelle des Anglais de tube instantané. Dopé opportunément par la 12 cordes de Peter Buck, le single, conquérant et presque trompeur, donne à la musique de Departure Lounge un lustre FM et rock pour adultes qu’on ne lui connaissait pas. L’élégance du morceau en impose et met la barre assez haut. On retrouve le minimaliste dentellier du groupe sur Timber, la plage 3, qui n’est pas loin d’être le plus beau titre du disque. Inspirée par l’épouse de Keegan et l’amour qu’il lui porte, le titre est d’une précision à tomber et d’une sincérité absolue. “Do you ever wonder what’s it like to be alone ? When you finally get there, who you gonna see/ Will It be Me ?/ I wish we’d met when we were younger/ I wish we had more time to play…oh the wonder… you are the key… will it be me ?” 

C’est pour ce genre de pièces qu’on est venu et on ne sera pas déçu tant Transmeridian donne asile à ce genre de chansons à la justesse et au charme infinis. Harvest Mood est un pur bonheur porté par un piano étincelant et une section rythmique millimétrée. On ne cite pas si souvent les compères de Keegan: Jake Kyle, Chris Anderson et Lindsay Jamieson. Le touché de ce dernier est ici souvent stupéfiant, riche et jazzy en diable. C’est la section rythmique qui emmène le radieux Mercury in Retrograde à des hauteurs insoupçonnées. Le chant est aussi parfait que la mélodie. Comme la production est aussi remarquable, difficile de faire autre chose que crier au génie et s’extasier. Le texte fait l’apologie de la vie au présent, de la jeunesse et de la spontanéité. On pense à The Apartments mais dans une version moins baroque et plus humaine. On a, de toute façon, toujours préféré les Anglais aux Australiens. Al Aire Libre n’aurait pas dépareillé sur le Rare Birds de Kid Loco qui en donne du reste, en bonus, une belle version remix.

Transmeridian est un disque fraternel avec ses propres règles et qui donne à l’écoute l’impression qu’on entre dans un cercle d’amis. Les vies d’adulte ont mis les hommes à distance. Les unions et désunions sont passées par là mais la musique agit comme une célébration communautaire qui rassemble et cimente. Gurnard Pines est un murmure, un son perdu, le souvenir d’une chanson qu’un compte à rebours annonce et qui n’arrivera jamais. Sur Mr Friendly, le groupe s’ébroue de bonheur et du plaisir de jouer. Transmeridian est un album qui renvoie aux joies élémentaires de la vie : l’amour, le jeu, l’amitié. Il n’est à sa manière fait et bâti que sur et par ça. Paging Marco Polo est aussi astucieux et énigmatique que son titre, tenu sur quelques notes grattées à la contrebasse. Frédéric’s Ghost, instrumental également, résonne comme une vieille cassette de Konstantin Raudive, soufflé par le spectre sourd d’un fantôme tournoyant. Don’t Be Afraid est juste parfait.

On pense aux meilleurs morceaux des Flaming Lips mais aussi à Grandaddy. Le piano est romantique, la voix grimpe dans les aigus. “Dont be afraid/…/So now you know/… We’ve all been cheated/ We’re all the same/You won’t be forgotten/ you’ll never be alone/ You’ve made mistakes/ nothing is lost/ you’ve found your friends/ Just be yourself/ We are all made of water/We all come from love/ We’ll never leave you…/ we’ll love you forever”. Le final est somptueux, épique et intime à la fois. Cet instant de grâce absolue se prolonge sur un Flying Home fuyant et permet à Keegan d’ouvrir sur un So Long, qui après Dont Be Afraid, constitue la seconde fin véritable du disque et son ouverture vers demain. Selon les anciens codes de composition, le dernier morceau d’un album peut agir comme une fenêtre ouverte sur demain. C’est la fonction de So Long, grand morceau-bilan qui s’ouvre sur un incroyable “Hello Dreamer, remember me/ we used to spend a lot of time together/ We share a secret/ We keep it close/ How can we stay like this forever?/ Across the years, people change/ But i am the one who pull the curtain/ Now i see how you see/ The light between the cracks reveal the purpose…/ So Long… ” Cette lumière entre les pièces qui se fendillent révèle le but, l’objectif, la finalité de toutes choses.

Ce disque est un miracle. Un dernier signe avant la fin de ce monde ou le premier de celui qui advient.

Tracklist
01. Antelope Winnebago Club
02. Australia
03. Timber
04. Harvest Moon
05. Mercury in Retrograde
06. Al Aire Libre
07. Gurnard Pines
08. Mr Friendly
09. Paging Marco Polo
10. Frédéric’s Ghost
11. Dont Be Afraid
12. Flying Home
13. So Long
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