10 ans sans Arthur Lee : être ou ne pas être Love

Love Arthur Lee

Le journaliste John Einarson revient longuement dans sa biographie du groupe, Forever Changes : Arthur Lee and the book of Love (en version anglaise uniquement), sur les derniers jours d’Arthur Lee. La séquence est pesante, empruntée et dépeint un homme qui n’en finit pas de laisser filer la vie. La mort d’Arthur Lee, intervenue il y a dix ans jour pour jour, le 3 août 2006, n’est pas soudaine (le chanteur a été diagnostiqué pour une leucémie et a subi un traitement lourd dans les mois qui ont précédé), ni complètement inattendue mais vient mettre fin à l’aventure formidable d’un musicien génial et qui se croyait plus ou moins immortel. D’une certaine manière,c’est (comme à chaque fois) une vie qui finit mal. Arthur Lee meurt à quelques mètres d’où il est né, sans le sou, sans grand monde autour. Ses amis (parmi lesquels Robert Plant, David Johansen, Garland Jeffreys), qui ont eu connaissance de sa maladie, organisent un concert de soutien qui permet de lever quelques subsides pour payer le traitement. Peu avant, l’homme qui se croyait tout permis plante ses camarades de tournée (européenne) sans leur dire qu’il est malade. Eux, son groupe d’alors, auquel s’est  de nouveau associé son double flamboyant et ami d’enfance, le guitariste Johnny Echols, décide d’assurer la tournée prévue sans lui et se produit durant l’été 2005 sans leur leader. C’est Love qui court comme un canard sans tête. Le groupe publie un communiqué pour blâmer le comportement irresponsable d’Arthur Lee qu’ils imaginent en train de se shooter à la cool et de picoler dans sa résidence. Lee se shoote en effet, puisque c’est son activité principale depuis des décennies. Il fume depuis un bail. Drogues dures aussi. Il boit. Il comate. Il chante parfois. L’homme est fier mais ne respecte pas tout le temps l’artiste qu’il est devenu. La biographie (officielle) ne raconte pas tout mais on sent l’homme régulièrement et… structurellement à la dérive. La drogue, la prison, le cul. La dérive est stylée, psychédélique et rock n’roll avec ses bons côtés et ses jours avec. Arthur Lee en impose et ne perd jamais la face. Il fait le beau au volant des belles voitures qu’il se paie dès qu’il touche un peu d’argent. Il trompe. Il ment. Mais prétend toujours qu’on l’a lésé. Il marche droit la plupart du temps et oublie le temps qui file, le talent qui s’évapore. L’homme a été pendant quelques années le roi de Los Angeles. Le premier album du groupe est sorti en 1966. Il y a 50 ans tout juste, Arthur Lee était Dieu. Il y a 10 ans. Il est juste mort.

Lee, Morisson, Hendrix : restez groupies

Sa version de My Little Red Book de Bacharach  et David est indépassable de classe, d’audace et de grandeur. Da Capo sort en novembre de la même année. 7 and 7 is est une formidable chanson sur  l’adolescence et probablement le morceau qui a lancé le mouvement de radicalisation à guitares qui conduirait au punk. Lee est Dieu. Le roi du Strip. Les filles l’adorent. Il les aime. Les membres de son groupe forment un gang vaguement soudé par le rêve hippie. Bryan Mac Lean est beau comme un dieu aux boucles blondes. Descendu de l’aristocratie californienne, il partage avec le guitariste Johnny Echols, les faveurs des gonzesses, et fait parfois la nique à son chanteur leader. Cela donne des chansons, parfois. Le jeune Jim Morrison ne sait pas quoi faire pour approcher Arthur Lee. Il le copie, lui pique deux ou trois trucs, le plagie littéralement avant de lui voler la vedette au sein d’Elektra, leur maison de disques commune. Morrison est une groupie bidon. Il sonne creux du lézard. Lee le méprise pour cela, même s’il cherchera dans un rapport finalement assez similaire (mais beaucoup plus égalitaire) à entrer en contact avec Jimi Hendrix. Lee et Hendrix se rencontrent en 1964 et restent amis à distance ensuite. Ils travailleront ensemble en 1970. Des enregistrements à Londres (en apesanteur narcotique) de l’époque n’émerge véritablement qu’un seul morceau, the Everlasting First, qui empêchera à peine le naufrage du False Start qu’enregistre Lee à ce moment là. L’album commun n’existera jamais ailleurs que dans les veines de l’un l’autre. Les bandes tournent sur le net. On y trouve trois chansons à peine.

Forever Changes le maudit

Entre cette période qu’on peut considérer comme le début du début de la fin et la mort de Lee, il y a bien sûr Forever Changes, l’un des plus beaux albums de tous les temps. 1967. Le groupe est à son zénith pop rock. Les 11 titres sont magnifiques, tous, et n’ont pas pris une ride. Lee a 22 ans. Il est au sommet de sa créativité, intouchable quand il s’agit de composer une mélodie ou d’exposer au groupe la direction qu’il a choisie. Elektra pousse le groupe vers les étoiles et veut en faire la huitième merveille du monde pop. Lee a les foies. Il règne sur la Californie mais n’ira jamais plus loin. Trop d’emmerdes. Le Strip, rien que le Strip. Il refuse de quitter l’Etat, de donner des concerts loin de chez lui, où il achète plusieurs propriétés sur les hauteurs. Camps de base et camps retranchés. Aux marges du désert. Sur les hauteurs de la ville. De plus en plus loin, de plus en plus haut. L’homme est paradoxalement timide. Il dort à la maison, reçoit plutôt qu’il ne rend visite. Il n’aime pas être déraciné. La première rock star avortée parce qu’elle était casanière. En refusant d’emmener Love en tournée, il condamne le groupe et l’empêche probablement de devenir le plus grand groupe du monde. En 1967, Lee et Love sont invités à jouer au festival Pop de Monterey. Autant dire qu’on lui propose rien moins que de prendre la couronne de roi du Summer of Love. Lee rétorque qu’il a piscine et décline. Trop loin pour lui. Ca pue les festivals. Le train passe et met le feu à la plaine. Lee fume l’herbe brûlée qu’il se fait livrer par wagons.

La vie du rockeur suffirait à inspirer un ou plusieurs romans et on peut s’étonner qu’aucun biopic ne soit venu encore s’intéresser au personnage. On ne va pas refaire l’histoire. La vie d’Arthur Lee est un beau ratage. Un BEAU ratage, un SUBLIME ratage. Les années passent. Flip. Flap. On ne la refait pas. 1967.1968.1969.1970. Morrison. Hendrix. Lee entre dans un tunnel. Pas celui de l’amour celui-ci. Il enchaîne les projets, fait l’amour (LOVE) à droite à gauche mais rien de très bon n’en sort. Forever Changes. Le changement, c’est maintenant. On commence à dire de lui que ses belles années sont derrière lui. Il fait de la soul, du RnB, très bien d’ailleurs, des musiques noires (Reel to Real), il joue à Hendrix et fait du hard rock (Vindicator, son album solo). C’est n’importe quoi. Certains diront qu’il évolue, parce qu’il ne pouvait pas faire de surplace. D’une certaine façon, on peut considérer que les membres du groupe originel l’ont conduit, sans qu’il s’en rende compte, vers son chef d’oeuvre. Lorsque le groupe s’est dispersé, Lee était à poil et plus ou moins incapable d’avancer seul. Il va en taule pour des conneries de junky. Il tire au pistolet dans la nuit lors d’une soirée entre amis. On ne sait pas pourquoi ni comment. C’est la triple faute. Lorsqu’il sort, on le cornaque sur scène et c’est reparti comme en 1967. En 2003, Lee connaît un fabuleux retour de flamme. Il redevient hype. Sa tournée Forever Changes est immense, superbe. Il faut acheter le CD et le DVD si vous le trouvez.  Et puis il (r)abuse. Il fait trois fois le tour du monde. Il tourne pour survivre et survit pour tourner. C’est Arthur Lee et le Buffalo Bill Show. Sortez l’indien. Bienvenue au cirque. La drogue à la portée des caniches. Le génie près de chez vous à -20%. Jour de fête chez les hillbillies. Profitez en, il ne reviendra pas avant l’année prochaine. Puis, ploc. La fin et c’est tout. La caravane passe sans lui. Lee est essoré par son propre génie. Il le sait très bien mais il a besoin de financer son train de vie. Un coup c’est bien. L’autre coup ça craint. Je viens. Je viens pas. J’accuse les autres de mes propres insuffisances et j’encule la planète entière. Il n’y a pas même un enfoiré de vieux mec pour lui faire la leçon. De toute façon, c’était une chanson de Mac Lean.

Now it seems
Things are not so strange
I can see more clearly
Suddenly I’ve found my way
I know the old man would laugh
He spoke of love’s sweeter days
And in his eloquent way
I think he was speaking of you
You are so lovely
You didn’t have to say a thing

On pourrait raconter l’histoire de Love pour de bon, en prenant plus de temps. Le livre n’existe pas en français. Il faudrait y citer des tas et des tas d’extraits. Des paroles bien sûr. Celles-ci forcément :

And when you’ve given all you had
And everything still turns out bad
And all your secrets are your own
Then you feel your heart beating
Thrum-pum-pum-pum

Et quand tu as donné tout ce que tu avais/ Et que la situation est toujours aussi merdique / Tu gardes tes secrets pour toi / Alors tu sens ton cœur qui bat dans ta poitrine / Poum Poum Poum Poum.

Ou cela :

You go through changes, it may seem strange
Is this what you’re put here for?
You think you’re happy and you are happy
That’s what you’re happy for

Cela ne changera pas grand chose à l’affaire. On peut regarder Love Story de Chris Hall, un documentaire qui parle de tout ça. Ou écouter les disques. Arthur Lee est mort le 3 août 2006. Pas glop.

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