Brian ce héros : de Bach à Janelle Monáe, la circulation du génie (par Yann Cordier)

Brian WilsonParmi nos lecteurs fidèles, le pianiste et banquier d’affaires Yann Cordier nous a spontanément contacté à l’annonce de la mort de Brian Wilson pour nous proposer ce texte qui évoque sa relation particulière et intime au créateur génial des Beach Boys. Cordier connaît sur le bout des doigts l’oeuvre du Brian Wilson de ses tubes les plus célèbres aux faces B et morceaux les plus obscurs. Toute sa vie, reproduisant le travail de Wilson au piano et essayant d’en comprendre les mécanismes, il s’est confronté à la beauté inimaginable des harmonies, mélodies et arrangements du musicien… sans parvenir tout à fait à en percer les secrets. Il en a retiré un respect immense et une admiration sans borne pour Wilson et son œuvre. Génie ? Vous avez dit génie. Et si Cordier en donnait simplement une définition ici…

Busy Doin’ Nothin’. Le titre est trompeur, venant d’un hard-working guy, comme il se définissait lui-même. Car Brian Wilson n’a cessé, sa vie durant, et contrairement à ce que l’on croit parfois, de produire. Ma première réaction à l’écoute de ce titre (très injustement oublié) de l’album Friends fut la stupeur. Comment est-il possible d’atteindre ce degré de perfection musicale ? Une première (et unique) incursion dans la bossa nova, et le maestro surpasse la crème des musiciens brésiliens avec une facilité déconcertante. J’avoue humblement n’avoir toujours pas trouvé toutes les clés de ce petit miracle de 3 minutes après deux décennies d’écoute régulière. Mais on pourrait également citer That Same Song chantée depuis une église presbytérienne de San Francisco, sommet du gospel.

Car Brian Wilson, ce n’était pas les Beach Boys en chemisettes rayées, les belles bagnoles, les surfeuses bronzées et les hits mondiaux – contrairement à l’image d’Épinal que les hommages audiovisuels vont continuer à laisser accroire. Brian Wilson, c’est la musique. Peu importe le genre. Une miraculeuse réincarnation de Bach (qu’il révérait) pour l’influence majeure sur des générations entières de musiciens aussi divers que peuvent l’être les High Llamas, Janelle Monae, les méconnus Explorer’s Club, Tame Impala, Geese, Frank Black ou même dans une certaine mesure Daft Punk. Mais il fut aussi un avatar de Mozart (pour la pureté céleste de ses mélodies et son inspiration sans limites) ou de Beethoven (pour l’orchestration – le studio d’enregistrement succédant au traditionnel orchestre symphonique). On retrouve également du Debussy en lui, pour l’imprévisibilité… Beaucoup de chansons du grand Brian semblent n’avoir ni vrai début, ni fin, un peu comme un tableau de Mondrian ou de Gerhard Richter, le meilleur exemple en étant bien sûr le prodigieux Surf’s Up.

Fait remarquable : tout dans la production wilsonienne présente de l’intérêt. Point de titres de remplissage ici. Du spleen post-adolescent de The Lonely Sea à l’euphorie procurée par Good Time (la version d’American Spring étant encore meilleure que celle des plagistes !), des fabuleux instrumentaux (Diamond Head) au souffle épique de Holland ou de Rio Grande, du feu de Mrs O’Leary’s Cow (son Revolution 9 à lui, mais en nettement plus inspiré) à l’éther de Love and Mercy avec les chœurs, de la candeur maladroite de Hey Little Tomboy à l’énergie brûlante de You Need a Mess of Help to Stand Alone offert aux frérots… La liste est presque infinie.

Dennis le maudit doit tout à Brian, qui lui a fait prendre conscience de sa propre créativité. Carl a porté un groupe alors en déliquescence en y insufflant une once de tragique (The Trader). Il fut le meilleur interprète des émotions vécues par son aîné. Et même l’affreux de la bande, Mike Love, y est allé de quelques compositions somptueuses (oui, il a réussi à composer !) : Big Sur et Sumahama n’auraient jamais vu le jour sans la profonde influence de Brian.

Brian Wilson fut pour moi un compagnon de tous les jours, dans les bons comme les mauvais moments. Sa musique figure depuis longtemps au panthéon des monuments artistiques mondiaux. Triste ironie du sort, la Californie et Los Angeles perdent un de leurs trésors au moment précis où ils sont en lutte contre l’abjection…

Alors, octroyez-vous un moment de grâce, fermez les yeux et laissez-vous porter par cette ligne de basse magique… Keeping busy while I wait…

Photo : Wikimedia CC BY 2.0

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