Les Instantanés d’Imara #16 – Cordell Jackson

Cordell Jackson par Imara

Dans les années 50, Memphis est, si on peut dire, la capitale du rock’n’roll. C’est là que se trouve le label Sun Records crée par Sam Phillips, qui lança la carrière d’Elvis Presley, puis de Jerry Lee Lewis, Billy Lee Riley ou encore Roy Orbison. A la même période, une certaine Cordell Jackson se présente chez Sun, mais est refusée par Sam Phillips. Qu’à cela ne tienne: Cordell fonde son propre label, devenant la première femme à créer sa propre maison de disques.

Née en 1923 à Pontotoc dans le Mississippi d’un père musicien, Cordell Jackson (Miller de son nom de jeune fille) apprend à jouer de plusieurs instruments dès l’enfance, mais la guitare reste son instrument de prédilection, et ce depuis l’âge de 12 ans. Cette vocation suscite autour d’elle l’étonnement et l’incompréhension: quand on lui dit que les “petites filles ne jouent pas de guitare”, elle répond: “Moi,oui”. Elle en joue également à l’église, mais les fidèles voient d’un mauvais œil le rock’n’roll, cette nouvelle musique qui plaît aux jeunes: Cordell en sera peinée. Revenant sur cette période de sa vie, Cordell déclarera dans un entretien de 1990:

Le rock n’roll est la musique la plus pure, la plus joyeuse en dehors de la musique classique. Et je ne parle pas du heavy metal, qui n’est pas du rock’n’roll. Ça rend les gens heureux.

En 1943, Cordell Miller épouse William Jackson. Le couple déménage à Memphis, Tennessee.

Elle tente par la suite de se faire signer chez Sun Records, le fameux label de rockabilly sur lequel ont débuté Elvis Presley et Jerry Lee Lewis. Essuyant un refus de la part de Sam Phillips, le fondateur et patron du label, elle décide avec l’aide du musicien de country Chet Atkins, de monter son propre label en 1956 nommé Moon Records en opposition à Sun. Elle y produit, arrange et enregistre ses propres compositions, mais aussi celles de quelques autres artistes, comme Allen Page pour qui elle écrit deux titres (She’s the one that’s got it et Dateless night).

Le premier single de Cordell Jackson est un rockabilly entraînant intitulé Rock’n’roll christmas. Elle déclarait parfois “avoir joué du rock’n’roll bien avant Elvis”, et avec ce titre elle n’aura pas non plus attendu le King pour chanter une chanson de noël, une composition originale qui plus est.

La face B, Be-boppers christmas, est un chouette rockabilly du même acabit.

Cordell Jackson détonne dans le paysage du rock’n’roll: loin d’une quelconque exubérance, encore moins de la sauvagerie inhérente au rock, celle-ci ne cherche pas à plaire ou à séduire. Elle ressemble plutôt à une institutrice d’une petite ville américaine, comme si Bree Van de Kamp de la série Desperate Housewives avait troqué ses fourneaux contre une guitare électrique. Mais l’habit ne fait pas le moine, et quand Cordell commence à jouer, ça ne rigole plus. Sa rapidité et sa dextérité à la guitare sont impressionnantes, et elle a bien sûr un grand talent. Cordell Jackson est aussi rock’n’roll que n’importe quel autre de ses confrères pionniers, et certainement bien plus que nombre de freluquets se prétendant rockers.

Par la suite Moon Records ne publie plus rien pendant des années. Mais Cordell ne chôme pas pour autant, exerçant entres autres les professions de D.J., décoratrice d’intérieur ou encore agent immobilier.
Au début des années 80, Cordell Jackson est remise en lumière par deux éminentes figures du rock underground de Memphis: Alex Chilton et Tav Falco, qui reprend deux morceaux écrits par Jackson: Dateless Night et She’s the one that’s got it. Ce dernier l’invite à plusieurs reprises sur scène.

La musicienne relance Moon Records en sortant d’abord une compilation regroupant les enregistrements fifties du label, puis un nouveau single: Football Widow en 1980, avec en face B une charmante ballade légèrement country, I’m at home again, puis les deux EP The Split (1980) et Knockin’ Sixty (1983), constitués d’instrumentaux à la guitare nerveux, rapides à la limite du déstructuré.

La popularité, ou disons l’engouement pour Cordell Jackson s’accroît au début des années 90. Avec ses robes bouffantes du XIXe siècle et ses grandes lunettes, celle que l’on surnomme désormais “la grand-mère rock’n’roll” apparaît dans l’émission du célèbre David Letterman, jouant de la guitare à toute vitesse devant un public médusé, en épatant même les musiciens du présentateur télé.

On la voit également en 1990 dans une publicité pour la bière Budweiser, défiant Brian Setzer en duel à la guitare. La même année elle sort un single chez le très bon label Sympathy For The Record Industry, Rockin’ rollin eyes, instrumental se situant entre le Velvet Underground et Hasil Adkins

Cordell Jackson est sollicitée par un nouveau public, plus jeune. Sur scène, elle se produit un peu partout aux États-Unis, généralement en solo mais parfois accompagnée par d’autres musiciens. Notamment les A-Bones, un groupe constitué de Miriam Linna (batteuse des Cramps avant Nick Knox) et de son mari Billy Miller, par ailleurs fondateurs du label Norton ainsi que de membres du groupe Yo La Tengo. En 1995 paraît son premier et unique album, un disque en public simplement intitulé Live in Chicago.

Un album chaleureux et intimiste, au son brut et plutôt dépouillé dans lequel elle déploie tout son talent face à un public enthousiaste. Elle y joue les instrumentaux de son retour, un peu de blues (The Blues Street) et quelques touchantes ballades (No more bridgesSo easy). Cet album, ainsi que le reste de sa maigre discographie faite de singles, mériterait d’être réédité en LP. (A ce propos, on peut aussi se demander pourquoi Norton Records n’a jamais réédité ses disques…?)

Cordell Jackson continue de se produire sur scène jusqu’à sa disparition en 2004, à l’âge de 81 ans. Pionnière du rock’n’roll, du DIY, n’en faisant qu’à sa tête et défiant les conventions, élégante à sa manière, elle suscite l’admiration et le respect de ses pairs par son talent et sa ténacité.

Cordell Jackson était une punk et une femme inspirante. Le genre de personne comme qui on aimerait vieillir. Du moins, en ce qui me concerne.

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