Scott McCloud / Make It To Forever
[God Unknown Records]

9.2 Note de l'auteur
9.2

Scott McCloud - Make It To ForeveverLe chanteur de Girls Against Boys (groupe dont on recommande la récente réédition de l’album Cruise Yourself, sorti en 1994 et notre préféré) Scott McCloud nous avait déjà habitué aux contre-pieds en débranchant sa musique sonique pour passer à un son moins électrique et tambour battu. Son Paramount Styles (avec lequel il n’a rien sorti depuis 7 ou 8 ans maintenant) rivalisait déjà avec le rock indie (en partie) débranché et mature de groupes comme Smog, Venus ou Swell. Il poursuit son aventure non électrifiée sous son propre nom avec son premier album solo, Make It Forever, disque aussi peu spectaculaire qu’il est brillant mais qui défie allègrement la crème de la crème du genre sombre et inspiré, pour nous offrir un disque épatant sur les concerts de rock, le rock lui-même et le temps qui passe.

L’histoire du disque n’est pas inintéressante et rend bien compte du caractère intemporel de la démarche. Make It Forever aurait été enregistré il y a dix ans, en grande partie, dans un studio en Grèce, après que McCloud avec son groupe y a donné (sans doute quelques mois plus tôt) un concert qui reste inscrit dans la mémoire du chanteur comme un des meilleurs moments de son existence. Fort de ce souvenir et de cette sensation de plénitude, McCloud y est revenu pour se parler à lui-même et enregistrer en compagnie d’un ingénieur producteur local. Cette virée athénienne a donné une grosse dizaine de chansons qui ont donc dormi dans les tiroirs de l’Américain pendant une décennie avant qu’il se dise que cela avait assez duré. A l’écoute, on ne saurait effectivement pas dire si ce mélange entre folk et rock lo-fi, cet essai aux accents slacker mais traversé d’un excellent saxo à la Morphine sur le remarquable Moonlight Stage Dive date de cette année ou de vingt ans auparavant.

Ce qui compte sur Make It Forever, c’est que le timbre de voix, râpeux et bas, de McCloud fait des merveilles et s’accorde parfaitement à un jeu de guitare plein d’énergie et de créativité. Les chansons sont excellentes, rythmées, emballantes parfois à l’image d’un (I Got) Devotion qui donne envie de danser ou du moins de remuer la tête. Les arrangements sont un peu plus riches que ce qu’on s’attendrait à trouver sur ce genre de disques. On croit entendre du violon ou du violoncelle parfois, en plus d’une batterie ou d’un clavier. La musique est souvent au cœur des échanges, présentée comme un remède et un moyen de dépasser les blocages de la vie réelle. Elle permet de communiquer (Come Around) ou de se serrer face aux angoisses existentielles (Hold Me Tight). McCloud se représente ici comme un homme déterminé mais fragile, hanté par des peurs, des frissons, déchiré par des sentiments à fleur de peau. Skin of My Teeth sonne comme un vieux blues (du delta), incertain et crépusculaire. Sur Somewhereness, McCloud a de faux airs de Lou Reed, à la fois dans le jeu de guitare et dans la manière de chanter à plat. C’est entraînant, simple mais d’une efficacité sidérante. Le fantôme du grand homme apparaît avec la même force et la même intensité qu’il traversait le dernier Bill Callahan. On croise d’autres personnages du folklore alternatif, comme le Mark Eitzel d’American Music Club, ou le Mike Scott des Waterboys. Un peu de Springsteen peut-être et même du Neil Young. Le savoir-faire est épatant, référencé mais aussi unique avec une lucidité et une manière d’aller droit au but qui hypnotise et dégage une sensation de parfaite maîtrise mais aussi de profondeur, à l’image du dernier morceau remarquable, Staring At Yourself, qui donne vraiment la sensation qu’on se regarde dans un miroir. On signalera aussi le joueur et galactique, Spaceship, variation sur les rêves de jeunesse et ce qu’il en reste quand, comme McCloud, on s’approche de la soixantaine.

Make It Forever est un album qui réussit sans aucune volonté d’innover ou de bousculer quelque genre que ce soit à marquer les esprits et à s’imposer dès la première écoute comme un disque classique, un disque-compagnon qu’on peut écouter mille fois sans se lasser jamais, qu’on peut partager, offrir en cadeau, qu’on peut reprendre en chœur en bagnole ou écouter au casque en allant bosser, le genre de disques qui “le font pour toujours”.

PS : la pochette est bien une photo de McCloud et pas de Jeffrey Epstein.

Tracklist :
01. Make It To Forever
02. Down Through The Stars
03. Moonlight Stage Dive
04. Abandoned in Flames
05. Come Around
06. (I Got) Devotion
07. Spaceship
08. Skin of My Teeth
09. Hold Me Tight
10. Somewhereness
11. Staring At Yourself

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