Les Instantanés d’Imara #36 – Silver Apples

Silver Apples par Imara1968, année d’une révolution. Mais pas celle à laquelle on pense. La vraie révolution de 1968 ne provient non pas de gosses de riches agités du slip et fêlés du bocal jetant des pavés dans le Quartier Latin en proférant des slogans ineptes afin de se donner en vain une raison d’exister, mais de deux rockers new-yorkais un peu savants fous sur les bords. Danny Taylor et Simeon Coxe jouent régulièrement ensemble du blues-rock dans le East Village, sous le nom de The Overland Stage Electric Band (un nom bien ancré qdans son temps). Simeon, qui en est le chanteur, décide d’ajouter un oscillateur des années 40. Ce choix audacieux dérange: les autres musiciens quittent le groupe, réduisant la formation au duo Simeon et Taylor.

Les deux hommes changent le nom de leur groupe, rebaptisé Silver Apples en hommage à un poème du poète irlandais William Butler Yeats.

Simeon Coxe bricole son oscillateur et crée son propre instrument électronique, une sorte de proto-symthétiseur (The Simeon) tout en assurant le chant tandis que Danny Taylor est à la batterie. Le duo fait ses premières armes lors d’un concert en plein air à Central Park, devant pas moins de trente mille spectateurs éberlués par le son novateur et étrange provenant des machines de Simeon Coxe. Les Silver Apples font vite parler d’eux et décrochent un contrat chez le label indépendant Kapp Records, pourtant plutôt tourné vers la variété anglo-saxonne que l’avant-garde. Terrifié par le vacarme répétitif électronique d’un nouveau genre que font les Silver Apples, l’ingénieur du son désigné par leur label s’enfuit, laissant Simeon Coxe et Danny Taylor produire eux-mêmes leur disque. Simplement intitulé Silver Apples, l’album sort en 1968 et reçoit néanmoins des critiques favorables de la part des allumés du rock, suscitant même l’admiration de deux des figures les plus influentes de l’époque, John Lennon et Jimi Hendrix, avec qui ils partagèrent un studio d’enregistrement.

Dès le premières mesures de leur manifeste Oscillations ouvrant l’album ce premier album est impressionant et ne ressemble à rien de ce qui se faisait en leur temps. Entre les oscillateurs, la batterie mécanique, les bruitages et la voix de Simeon, on navigue (pour ne pas dire osciller) entre rêve et projection du futur, comme on l’entend autres autres sur Seagreen Serenades et Misty Mountain. Sur Program, ils anticipent le sampling en assemblant des bouts d’annonces radiophoniques et de musique classique. Dancing Gods et sa rythmique tribale donnent un côté primitif et inquiétant à cette musique nouvelle. Les Silver Apples viennent à la fois d’inventer la musique électronique et le krautrock alors que les gars de Kraftwerk jouaient encore de la flûte et que Neu!, avec qui les deux new yorkais ont une parenté musicale, n’était pas encore formé. En un mot: révolutionnaire.

En 1969, le maire de New York leur demande d’écrire une chanson afin d’accompagner la retransmission de l’arrivée de Neil Armstrong sur la lune. Dix mille personnes assisteront à cet évènement historique sur le son des Silver Apples, qui jouent ce soir-là. Cette même année,ils enregistrent leur deuxième album, Contact. Ce second opus surpasse le premier, leur style unique et innovant s’affirme. Contact est plus fort, plus fou, plus varié, plus abouti que son prédécesseur. Sur la face A, les Silver Apples inventent le hillbilly du futur pour péquenauds cosmiques avec le génial Ruby et son banjo à toute allure. Le presque instrumental inquiétant Water annonce quant à lui les musiques de (vieux) jeux vidéos avec quinze, vingt ans d’avance, de même que l’excellent I Have Known Love qui peut facilement prétendre au titre de meilleure chanson de l’album voire de leur discographie. A Pox on You, superbement déroutante, est un autre sommet de l’album. Simeon et Taylor ne sont pas des hippies de base, leur musique n’est ni lénifiante ni gentillette, elle est bizarre, lancinante et atmosphérique tout en ayant une certaine force.

Sur cet album, les chansons des Silver Apples symbolisent le début de la fin du peace n’ love: on y parle d’amour mais musicalement ça commence à sentir le roussi: les morceaux sont dérangeants, plus sombres et montrent les signes de lendemains qui vont déchanter. L’album sort en 1969, année des meurtres commandités par Charles Manson et du premier album des Stooges, contribuant à enfoncer le clou du cercueil des utopies hippies et de leur culture. La pochette de Contact représente les deux membres du groupes dans le cockpit d’un avion. Pour cette photo, les deux musiciens ont demandé l’autorisation de la Pan Am Airlines…sauf qu’au verso de l’album figure un crash d’avion. La plaisanterie ne plaît pas à la compagnie aérienne américaine, qui poursuit les Silver Apples en justice. Ces poursuites marquent la fin du groupe, qui se sépare en 1970, après néanmoins l’enregistrement d’un troisième album qui ne sera exhumé qu’en 1998, le label Kapp ayant fait faillite lors de la conception du disque.

Les Silver Apples sombrent dans l’oubli pendant trente ans. Au milieu des années 90, un label allemand vend des rééditions pirates de leurs albums. “Je signais des bootlegs de ma propre musique” se souvenait Simeon Coxe au Guardian en 2019. Il apprend même l’existence d’un imposteur qui joue sa musique à San Francisco sous le nom des Silver Apples. Pendant ce temps, des groupes branchés comme Portishead, Stereolab ou Moby (on ne choisit pas ses fans..) déclarent avoir été influencés par leur musique, donnant une nouvelle (mais relative) notoriété à Coxe et Taylor. Leur maigre catalogue est réédité, et le troisième album, intitulé The Garden, sort enfin. Dans la continuité des deux premiers, celui s’avère un peu longuet (avec beaucoup d’instrumentaux se terminant par “noodle”) mais a néanmoins des moments intéressants comme

I don’t care what people say, Walkin’ et une étonnante reprise du Mustang Sally de Wilson Pickett. Danny Taylor meurt en 2005. Plutôt que de recruter un nouveau batteur, Simeon Coxe décide d’utiliser sur scène des samples de son défunt co-équipier. Rien ne se perd, tout se transforme. Il prend la route seul et tourne pendant quelques années, ses derniers concerts remontent à 2017. Simeon Coxe nous quitte en 2020, à l’âge de 80 ans.

Au moment où ces pionniers tombent aux oubliettes, d’autres précurseurs surgissent des ténèbres, ou du moins, des bas-fonds de New-York. En 1970, deux lascars nommés Alan Vega et Martin Rev forment Suicide. Ils deviendront l’un des groupes les plus fascinants, les plus géniaux et les plus radicaux de ces cinquante dernières années. Ils seront les premiers à revendiquer l’influence des Silver Apples: Suicide comme ces derniers chantent le rock non pas électrique, mais électronique. Alan Vega et Martin Rev, doubles maléfiques des Silver Apples vont imposer leur rockabilly synthétique cauchemardesque contre vents et marées, traumatisant plusieurs générations de musiciens. Mais c’est une autre histoire…

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