
Au milieu des années 80, le rock commence sérieusement à dégringoler. Récupéré par MTV et l’industrie du disque, standardisé, aseptisé par des groupes insipides calibrés pour la radio et des concerts XXL pour [insérez la cause ici], le genre est en même temps détrôné par de la variété à synthés et de méprisables gugusses aux coiffures impossibles n’ayant de rock que leurs excès. On peut ainsi dire que le rock est en mauvaise posture. Mais certaines formations résistent aux modes et au formatage, en restant imperméables à toutes formes de compromis. Parmi ces groupes: The Gories, en provenance de Detroit (Michigan), ville majeure du rock’n’roll dont ils ont écrit une autre page de son histoire musicale.
The Gories sont formés en 1986 par Mick Collins, Danny Kroha et Peggy O’Neill. Le trio joue un garage punk mâtiné de blues épuré au possible et brut de décoffrage, au son bien crade loin des grosses productions de l’époque (qui ont par ailleurs mal vieilli).
Leur musique est un mélange dépouillé entre les Sonics, les Stooges et Bo Diddley, le tout revisité par trois jeunes gens n’ayant jamais fait de musique auparavant. Peg O’Neill, en parfaite disciple de Moe Tucker marque le côté primitif de leur son, accompagnant les guitares saturées et agressives de Mick Collins et Danny Kroha. Se passant de bassiste par amateurisme et par choix artistique, les deux guitaristes chantent tour à tour avec un certain contraste: la voix plus “chantée” et assurée par Mick tandis que les passages criés, plus typiquement garage sont assurés par Danny.
Un premier album, Houserockin’ sort en 1989. Sur ce premier essai fracassant mais confidentiel se trouve une version tonitruante de Boogie Chillun’ de John Lee Hooker, ainsi que des originaux décapants: I think I’ve had it, I’ll go, Soverignty Flight et le bluesy-punk You done got wrong.
Leur vacarme génial attire l’attention du grand Alex Chilton, qui produit leur deuxième album l’année suivante, I know you’re fine, but how you’re doin’. Le disque est bien sûr excellent et comporte quelques morceaux phares du groupe: Nitroglycerine, Thunderbird E.S.Q et une remarquable reprise de Ghost Rider de Suicide. Entre temps, quelques singles paraissent indépendamment des deux premiers albums, notamment sur New Rose et Sub Pop, devenus introuvables depuis.
Puis un troisième album, Outta Here sur le label allemand Crypt Records, en 1992. Du même tonneau que les deux autres (il n’y a rien à jeter chez eux de toute façon), on retient en particulier There but for the grace of God, fantastique reprise d’un titre disco (!) de 1979 d’un certain August Darnell, mieux connu sous le nom de Kid Creole. Les Gories (et surtout Mick Collins, comme on le verra plus tard avec les Dirtbombs) nous prouvent qu’ils peuvent reprendre n’importe quoi et en faire quelque chose de formidable. Les Gories pourraient même reprendre du Sheila, je l’achèterais quand même. Crawdad et son Diddley beat, ainsi que Stormy ou encore Telepathic ne sont pas en reste non plus.
Suite à des conflits personnels, les Gories se séparent en 1994, et leurs trois albums sont réédités chez Crypt. Les trois musiciens prennent des chemins différents: Danny Kroha forme les Demolition Doll Roads, Mick Collins fonde les Dirtbombs et Peggy O’Neill rejoint 68’ Comeback, groupe formé par Monsieur Jeffrey Evans et deux membres des Oblivians (Jack et Greg) grandes figures de la scène garage de Memphis.
Le trio se reforme cependant en 2009, sillonnant de temps à autres les scènes américaines et européennes, mais sans nouveaux enregistrements, à l’exception du single Be Nice/On the run paru chez Third Man Records (le label de leur grand fan Jack White) en 2015. Dernièrement, ils sont passés en juillet 2024 à Paris a la Maroquinerie pour notre plus grande joie, et ce fut un des meilleurs concerts de l’année. Les Gories sont restés égaux à eux-mêmes, aussi simples, géniaux et cool qu’à leurs débuts.
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