Requin Chagrin et Louïse Papier allument un feu de Gaîté Lyrique

Requin Chagrin - La Gaîté LyriqueOn commence à faire notre petit trou dans les concerts, aussi bien en province qu’à la capitale ; après la réussite de Camp Claude au Trabendo, on a continué ce jeudi soir avec deux autres “groupes chouchou” du webzine :  Requin Chagrin que l’on suit depuis une bonne dizaine d’années et les plus jeunes Louïse Papier, les seconds ayant d’ailleurs récemment été couvert lors de leur passage au Festival Mythos, en avril dernier. Ces derniers assurent la première partie des premiers, pour cuire à feu doux la Gaîté Lyrique.

Ça commence doucement, et pas de la meilleure manière. Le son de la salle est noyé dans les basses. On pointe là encore un mal typiquement français : le mauvais dosage du son, d’autant plus si tout cela débute par un morceau mollasson. C’est à croire que certaines salles ont un accord avec les prothèses Audika. Bien évidemment, cela sera (que partiellement ! faut pas rêver…) réglé au passage de Requin Chagrin ; c’est le prix à payer des premières parties.

Louïse Papier, donc. C’est un univers synthpop, entre chien et loup, français et anglais. La salle est dans un jaune marronnasse et embrumé, atmosphère visuelle plus sombre que la gamme de couleurs, parfois diurnes, offertes par toute leur production. La voix de Blanche Leblond, au synthé, est mélancolique, on a l’impression d’entendre les murmures des songes ; d’apercevoir une jeune fille attendre l’appel du monde à sa fenêtre, comme ces fleurs qui ne s’ouvrent que pour appeler un papillon éloigné. On aura quelques phrases d’interludes typiques des premières années de groupe, d’où émane timidité et déférence vis-à-vis d’une telle invitation. La scène est un exercice relativement nouveau mais les rennais l’assurent, avec un cornet de sept-six chansons limité à une frustrante demi-heure. Blue Glass Age dominera, et on pense aussi bien à Agar Agar qu’à (hasard hasard ?) Camp Claude, mais aussi à toute cette vague synthpop intimiste comme Clio, Cléa Vincent et Calypso Valois renouvelant aussi bien les souvenirs de pop synthétique 80’s anglaise et de ses boîtes à rythmes qu’une certaine pop française vintage et romantique des années 60-70. On n’a plus en tête la liste des pistes, mais on vous renverra facilement à l’EP Les Idées Roses (2022) et au très solide premier album C’est la Fin (2025). Pour nous, ce n’est qu’un début. Et des plus prometteurs.

Moment physio pendant l’entracte : les gens ressemblent à leurs artistes, citadins, élégants mais pas excessivement non plus, décontractés. On aura plaisir d’entendre des Italiens et des Anglais venus spécialement (?) pour le spectacle. La salle est noire, et pas que de monde, dans un style très… Requin Chagrin commence, on vous laisse, paré pour un Décollage imminent.

Marion Brunetto arrive en quatuor, célébrée, accompagnée d’Axel Le Ray à la batterie et de Gaël Étienne et Joseph Deschamps, guitares au fusil. Ce n’est pas un groupe qu’on a face à nous, mais un bataillon de 8 individus, instruments et musiciens confondus. Les guitares montrent les muscles, ferraillent et rugissent, toutes rutilantes ; c’est un treillage qui se dresse. Celle de Joseph valse et tente de se sauver, faisant son intéressante. Plus étonnamment que pour Louïse Papier, mais point tant que cela, quand on connaît le tempérament  de la chanteuse, on sent une timidité touchante, presque légèrement méfiante d’un tel accueil, voilant presque légèrement sa voix si particulière ; comme si l’aventure débutée voilà dix ans n’était qu’un rêve, chaque concert, un éternel recommencement. Les courts apartés sont l’occasion de se remémorer que Marion est originaire de Ramatuelle (Var), et non du Nord comme pourrait le laisser penser certaines influences voisines pop rock (là encore) britanniques (The Cure, Felt, etc.). Ceci explique donc l’imagerie, l’ambiance, appuyée par la “DA” (comme on dit) new wave, faite d’aplats de couleurs et motifs bleutés, et qui nous laisse toujours imaginer une Normandie de fantasmes, caressée par un vent chaud du Sud, peut-être même venant d’un Indochine ayant bien tourné, conférant un azur pâle au ciel. On a l’impression d’imaginer les éternels adolescents d’un Été 85 (le film de François Ozon) remis au goût du jour, voguant sur les terres de bleu.

Le groupe se situe presque dans cette zone biface parfaite pour séduire aficionados ET grand public. Dans le paysage français, par son mélange de shoegaze-noisy-dream pop, on lutte pour trouver un équivalent à Requin Chagrin ; peut-être Melody’s Echo Chamber, plus folk ? Pour autant, Marion a parfois cette fâcheuse (mais naturelle !) tendance à céder à la ritournelle, d’un album à l’autre. Faire ce qu’on aime est le principal ; c’est le truc de tous nos groupes de chevet. Mais il suffirait d’un peu plus de variété mélodique (un synthé occupant une plus large et autre place, des “espèces” de guitares différentes et d’autres gammes de notes dans les graves à explorer ne seraient de refus) et d’adopter cette confiance parfois que tant de groupes parisiens ont parfois, eux, illégitimement, pour ainsi lâcher le second étage de la fusée, dépasser le Déjà vu. Heureusement, cette sensation se voient diluée par le mélange du dernier Décollage avec le reste de sa discographie : Adelaïde vient dire bonjour, Sémaphore (2019) aussi ; bref, c’est que du Love. Après une fausse fin laissant en suspens un public en joie, le groupe revient avec deux-trois chansons dont l’une où Marion s’offrira son solo de batterie furieuse. Les guitares brillent de vernis, dansent en adressant des clins d’œil. Puis tout se referme sur le brouillard, un visage de songe. La messe est dite ; ciao ciao l’artiste.

Vidéos et photos : Dorian Fernandes

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