Arab Strap / Half-Told Tales
[Rock Action Records]

9 Note de l'auteur
9

Arab Strap - Half-Told TalesComme souvent avec le phénomène des reformations, il semble qu’après avoir crié au génie et au retour triomphal, la critique et le public se retournent et finissent par banaliser ce qui relève pourtant de l’exceptionnel. C’est le cas aujourd’hui avec Arab Strap et son Half-Told Tales, troisième étape d’un run brillant démarré avec As Days Get Dark et prolongé avec l’excellent I’m Totally Fine With It..., qui, accueilli avec bienveillance, marque un léger retournement d’opinion quant aux qualités du duo constitué d’Aidan Moffat et Malcolm Middleton. Arab Strap en ferait trop en proposant un disque quasiment double en 14 chansons et en multipliant les pistes musicales. Le groupe se disperse et perd de son focus, ce qui affaiblirait l’impact de cette troisième livraison. Foutaises ! Half-Told Tales est brillant et on défie quiconque avec un peu d’honnêteté de désigner sur ce disque une mauvaise chanson, voire une chanson vraiment anodine. Le disque est varié, d’une richesse thématique remarquable et témoigne d’une liberté et d’une maturité dans le songwriting et la composition qui en font l’un des albums les plus intéressants des Ecossais. S’il y a un reproche que l’on peut faire à Arab Strap, c’est le seul pour lequel ils ne sont pas responsables : les deux hommes ont vieilli et ont peut-être gagné en conscience d’eux-mêmes. Ils luttent ou pas pour renouveler une formule qui n’appartient qu’à eux, pour déplacer leur centre de gravité et proposer des choses nouvelles, mais sans toutefois y parvenir, tant la puissance de leur duo fait ressembler tout ce qu’ils entreprennent à du Arab Strap. Qu’ils envoient du lourd et du dansant comme sur You You You, ou agissent, à l’ancienne, en délicatesse et minimalisme, sur Fragments, Moffat et Middleton ont désormais une signature si puissante et identifiable qu’on ne peut pas se leurrer.

Ce n’est pourtant pas faute d’essayer : Half Told Tales, contrairement à ce que suggère son nom, ne fait pas du tout les choses à moitié. C’est le disque d’Arab Strap qui propose le plus de déclinaisons musicales et d’arrangements différents de toute leur discographie. L’impression dominante est d’abord que ces chansons là privilégient les effets directs, les uppercuts et les rythmiques. Le disque regorge de pseudo-bangers, tonitruants, disco, emballants et qui invitent à l’excitation. On a déjà évoqué l’entrée en matière I Get Noise, avec son saxo et ses rebondissements mais peut-être pas souligné à quel point le texte était ambigu et envoûtant. Le narrateur réclame de la paix, du silence, de la solitude. Il récolte du bruit, de l’agitation, du tumulte. On ne sait pas s’il parle d’amour, de la société en général ou d’univers virtuels mais domine immédiatement cette impression que tout va à vau-l’eau et qu’une forme d’inadaptation, liée à l’âge et à l’évolution des mœurs et de la technologie, s’est mise en place. Cette thématique, déjà fortement marquée dans les albums précédents, est devenue le coeur battant du disque, le moteur de tout le reste. Tout le disque raconte l’histoire d’un type qui tente de se raccrocher aux branches. Il le fait avec panache et intensité sur You You You, tente de ralentir le temps et de repousser l’idée d’être un homme à part entière sur le subtil et sensible Be A Man, ou se rappelle de temps anciens tout aussi dangereux mais peut-être plus authentiques dans la formidable charge politique qu’est Fighting For You. Ce qui frappe sur cette entame d’albums, c’est la diversité des thèmes et des angles abordés par Moffat et la non linéarité des récits. Les textes sont plus brefs, plus concis mais aussi plus ambigus comme s’il refusait de s’emmerder dans des lectures trop simples. A l’inverse, Middleton produit du vif et qui tape fort, qu’il utilise des batteries traditionnelles, des boîtes à rythme ou de l’électronique : il ne retient pas ses coups, comme s’il s’agissait de déverser tout cela avec la plus grande efficacité et sans laisser à l’auditeur le temps de se relever ou de respirer.

Il se dégage de Half-Told Tales une urgence manifeste, une envie non pas de cracher sur le monde moderne mais d’expier quelque chose, de s’excuser pour la rudesse et la radicalité du constat et du diagnostic. Moffat est impitoyable et passe au crible tous nos travers. Il peint sur Glamour Magick un type qui se réfugie dans la chirurgie esthétique et la musculation, les médications pour ralentir en vain l’oeuvre du temps. Ce n’est pas tout à fait le même personnage sur Gape mais un double tout aussi paumée et solitaire. Le tempo est moins vif mais il s’en dégage un désespoir encore plus grand, comme si le monde tout entier était soudain englouti dans la vanité et le trou noir d’une existence sans boussole. Il faut attendre Under Offer, pour que l’on retrouve l’Arab Strap narratif et linéaire des anciens disques. Même déçue, la nostalgie agit comme une bouée de sauvetage et vient offrir un instant de répit après cinq morceaux où aura régné la désolation. Un frère et une soeur, probablement, visitent leur maison d’enfance, récemment remise en vente. Ils explorent les pièces une à une et relèvent ce qui a changé et été détruit par les nouveaux propriétaires. Middleton compose pour cette chanson qui regarde en arrière et suit la marque du temps, un tapis électronique remarquable, et qui symbolise le tiraillement entre les époques. C’est du grand art et réellement déchirant, tout en reste simple et immédiatement accessible. En s’abandonnant à l’amour, on peut survivre et sûrement résister à la déchéance. Les deux hommes foncent dans cette voie sur le splendide Basic Physics, chanson au crescendo glorieux et sonique qui marque le début d’une résistance quasi héroïque à tout ce qui les accable.

Let’s not waste another day
And just live our love away
I’m your quarry, you’re my prey

On adore ce Arab Strap là, frais et empli d’espoir. Moffat chante l’amour comme il chanterait une chanson à boire, en s’enivrant et en se léchant les babines. Sunsong confirme l’embellie. Les arrangements sont solaires et on renaît avec un chanteur comme transfiguré. Contrairement à ce qu’on a lu, il ne s’agit pas d’empiler bêtement les titres mais bien de dessiner un mouvement de redressement spirituel et moral. Et tant pis s’il doit en passer par une petite séance dans un strip club sur le fringant Dollar Park. Les sens reprennent vie. Le désir se redresse et l’on sent dans la seconde moitié du disque, une envie d’en découdre qui amène du trouble, du désordre mais aussi de l’humour. Parle-t-il ici d’une prostituée qu’il habille en héroïne de Star Wars ou de Disney et qu’il paie pour se souvenir de ce qui a été ? Peu importe.

You dance around in the dark, I’m on the couch transfixed
Are you the love of my life, or just an echo remixed?
I’ve got presbyopia, so I know I must have grown
Yet here I am in the park, without a future or phone
Then the girls of summer hold their hands round the fire
Cast your spell, take me higher and higher and higher

Cette mention des “girls of summer” chez Arab Strap n’est pas due au hasard. On y revient toujours. Mr Splitfoot nous offre un nouveau tour de manège dans une nostalgie millimétrée. On se retrouve immergé dans une salle de classe, tant la description de Moffat est précise et vivante. Les années filent et l’accompagnement acoustique est tout aussi fin et adapté que le texte. Le ressouvenir échoue mais l’effet consolatoire est passé et a produit ses effets. On se sent de mieux en mieux au point de retrouver les joies et les charmes des disputes et des séparations désolées. Ampersand aurait pu se trouver sur n’importe lequel des disques du passé. C’est une magnifique chanson d’auto-analyse, ample et simple comme l’air. Et si on retournait au pieu ensemble?, tend la main Moffat en y croyant qu’à demi. On rajeunit de vingt ans. C’est une balade somptueuse, conduite au piano. Du pur romantisme de la déglingue, qui conjure le temps et rachète les conneries des débuts, les tromperies, les dégueulis, le gras du bide et la laideur de l’époque. Comme si ce n’était pas fait exprès, Middleton retrouve lui aussi les arrangements d’antan, mélange d’électro et d’instruments organiques en aplats légers, sur un Fragments qui donne envie de pleurer à chaudes larmes. Moffat chante comme à la parade. Tout est en place et on frôle la perfection, jusque dans cette guitare basse qui vrombit à nos oreilles. Fragments est probablement la plus grande chanson du disque. Pas la plus expérimentale, ni la plus aventureuse mais c’est bien celle qui est là pour nous sauver la vie. Que dire de Beats For Minute ? Le duo sait mettre ce qu’il faut où il faut ? Half-Told Tales a beau compter 14 chansons, on a le sentiment que les deux hommes n’ont pas fait les choses au hasard et composé, en les agençant de cette façon, une sorte de cycle joycien et systématique autour de la vie d’un homme d’aujourd’hui et d’hier. La première moitié déchaîne les forces contraires et l’enfonce dix pieds sous terre. La seconde le voit se redresser et reconquérir pied à pied tout ce qui faisait sa dignité d’humain. Pas étonnant qu’on finisse dans le cosmos. Tout cela a un sens, incertain mais empli de beauté et de bonté.

Half-Told Tales est un disque majuscule, un accomplissement pas si spectaculaire que ça, mais le plus beau disque d’Arab Strap depuis son retour il y a seulement cinq ans, une grande leçon de vie et d’écriture.

Tracklist :
01. I Get Noise
02. You You You
03. Be a Man
04. Fighting For You
05. Glamour Magick
06. Gape
07. Under Offer
08. Basic Physics
09. Sunsong
10. Dollar Park
11. Mr. Splitfoot
12. Ampersand
13. Fragments
14. Beats Per Minute

Liens :
Le site du groupe
Le groupe sur Facebook
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