Momus / Aktor
[Autoproduit]

9.5 Note de l'auteur
9.5

Momus - AktorCela pourrait devenir une tradition et elle ne serait pas la pire de toutes : terminer l’année ou commencer la suivante en critiquant à six mois de distance le dernier album de Momus. On avait démarré 2025 en évoquant l’excellent Quietism, sorti quelques mois plus tôt, et on récidive avec plaisir avec ce Aktor, déjà annoncé alors, et qui est sorti, dans l’indifférence générale, en plein mois de juillet. Rien que sur son single tout trouvé, The Blond Beast, ce disque devrait suffire à renforcer la réputation de l’Écossais que d’aucuns (le Guardian) considèrent comme le “David Bowie de l’art-pop underground”. L’expression n’est pas légère mais elle n’a jamais aussi bien marché pour décrire ce nouveau disque qui est sans aucun doute le meilleur disque chanté et écrit par David Bowie depuis la mort de David Bowie.

Si l’on ne connaît pas bien Momus, on pourrait l’écouter juste pour ça : le timbre de voix quasi mimétique qui étonne sur des titres comme The Blond Beast ou Randomness et donne le sentiment de découvrir de nouveaux morceaux du Thin White Duke, bien supérieurs à ceux qu’on essaiera de nous fourguer post-mortem. Par delà la timbre de voix, le thème qui traverse ce nouvel album n’est pas étranger aux préoccupations de David Bowie puisque, comme l’indique le titre, Momus s’intéresse ici au métier d’acteur, aux jeux de rôle et à la comédie en général. Cela donne un album passionnant de bout en bout, extrêmement cohérent, joueur et parmi les meilleurs jamais composés par Nick Currie. Aktor démarre pourtant par un étrange What’s Your Take, qui semble parler de tout à fait autre chose et devoir être lue comme une chanson politique mais qui évoque plus au final les contradictions d’un système guerrier qui s’accommode aujourd’hui assez mal de la liberté d’expression. La dernière strophe se doit d’être notée (pour attirer le chaland) puisqu’elle désigne avec une certaine brutalité la cible trumpiste :

What’s your take on Hitler
Now Americans
Want to share his big ideal
With everyone?

Le sens n’est pas si clair et on n’y reviendra pas. Le tout est déclamé sur fond d’électro-synth pop millimétrée et raffinée qui transpire l’élégance british, le détachement et la classe intégrale. Car Crash Man est une chanson divine, un portrait remarquable et burlesque d’un type qui ment et se transforme comme le Zelig de Woody Allen. Momus introduit le thème global du type qui se transforme et modèle son apparence/son discours/son visage en fonction des circonstances. Son acteur se sert de son pouvoir pour se protéger du monde et faire écran entre celui-ci et sa propre médiocrité. The Blond Beast est l’une des plus belles chansons sur le succès qu’on a jamais écoutée. Et elles sont légion dans la pop.

But what is success, really, in the end?
To be stopped and recognised
By people you despise
Your imaginary friends
To swagger through
Another booked out day
Glad to be alive
Running to survive
Faster and faster away

What happened to you?
You used to be so cool
My boogaloo guru
You had to be the best
For that insatiable beast
Called success

Le chant à la Bowie n’est pas pour rien dans la fascination qu’exerce le morceau sur nous. Momus fait régner sur sa poésie électronique un sentiment de nostalgie et d’impuissance qui est porté à son apogée sur le superbe Randomness qui conclut sur l’impossibilité de contrôler quoi que ce soit, d’agir sur le monde et invite à s’en remettre aux forces tumultueuses et amoureuses du chaos pour survivre. Il se dégage d’Aktor une tristesse assez radicale que la musique enjouée et presque primesautière vient percuter de plein fouet, créant un effet d’étrangeté et d’inadéquation redoutable. L’effet est maximal sur l’épatant, burlesque et music-hall Odradek, une chanson qui pourrait faire mourir de jalousie le Divine Comedy des années 90. Les arrangements sont plutôt cheap et électroniques (on pense à Go-Kart Mozart en se disant que Momus ne ferait sûrement pas mieux avec 40 musiciens qu’avec un synthé et trois zoom-zooms électroniques). Cette musique s’accommode de la fragilité et d’une certaine maladresse dans l’orchestration. Elle agit en adéquation avec ses moyens modestes et la clandestinité depuis laquelle elle émet. On retrouve cette idée de s’agiter et de créer du beau dans l’indifférence absolue à travers la magnifique chanson, The Kitchen, qui référence un certain nombre de grandes danseuses contemporaines telles que Trisha Brown et Twyla Tharp (encore en vie), dans le New York des années 70. Momus entretient la confusion entre The Kitchen, le club new-yorkais, et… sa propre cuisine. Ceux qui ont aimé le récent Joker apprécieront et retrouveront ici les signes de cette schizophrénie des losers qui marquaient le film et son personnage principal. C’est non seulement émouvant mais d’une finesse psychologique extraordinaire.

L’album s’écoute comme on regarderait un film de héros malheureux. Le personnage passe la nuit au poste sur Busted. La musique est plus ample, plus sombre. On ne sait pas trop si la demande en mariage qui clôt Beautiful When Angry, ce qui s’apparente ici le plus à une chanson d’amour, s’adresse à une fille véritable ou si c’est une invention ou un fantasme d’un narrateur mythomane et dérangé. Son besoin d’amour semble impossible à rassasier et trop criant pour être honnête. Situationship ne respire pas la santé amoureuse et inspire la plus grande mélancolie. Le texte est remarquable et file avec le plus grand soin la métaphore marine, appelant en renfort quelques images de toute beauté et notamment celle de “Davy Jones’ locker” qui désigne le fond du fond des fonds marins, c’est-à-dire la mort assurée. Les amateurs de Pirates des Caraïbes y trouveront leur compte.

Aktor est un disque qui semble flotter loin au dessus de la mêlée et chercher à dépasser, avec les moyens du bord, la misérable condition humaine. On ressent sur chaque pièce l’aspiration à s’élever, à viser le beau, à enchanter l’univers (l’amplitude généreuse de Quantum Strangeness). La bizarrerie, la défaite absolue, l’exclusion et la folie semblent être des voies qu’on peut prendre pour tenter de justifier son existence et d’atteindre une forme de justesse/sagesse qui nous est refusée par les moyens usuels. C’est ce qu’exprime la dernière chanson du disque, Anyone’s Guess, ni échec, ni réussite mais une forme d’inconnue salutaire et qui, à force de dévier du chemin attendu, défie l’entendement. Le beau est atteint par hasard en se déroutant, par chance en empruntant une voix originale et que personne n’aurait pensé à prendre. Momus boucle son Aktor avec une forme de constat baudelairien qui lorgne moins vers l’inconnu que vers l’indécision, le flou. Cette théorie du hasard et du questionnement permanent est grandiose dans la bouche de ce type qui a derrière lui des dizaines d’album et 65 ans au compteur. Aktor est peut-être bien l’album de l’année. Mais laquelle ?

Tracklist
01. What’s Your Take
02. Car Crash Man
03. The Blond Beast
04. Hothead
05. Randomness
06. Odradek
07. Eat Me Disease
08. Mr Young Men
09. The Kitchen
10. Busted
11. Beautiful When Angry
12. Situationship
13. Quantum Strangeness
14. Anyone’s Guess
Lien
Recevez chaque vendredi à 18h un résumé de tous les articles publiés dans la semaine.

En vous abonnant vous acceptez notre Politique de confidentialité.

Plus d'articles de Benjamin Berton
Television Personalities / Another Kind of Trip Live 1985-1993
[Fire Records]
Quatrième et possible dernier double disque (ici uniquement en vinyle) consacré par...
Lire
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *