Post-rock’s Not Dead (lui non plus) (épisode 2/3)
Mono / Snowdrop
[Temporary Residence]

8.7 Note de l'auteur
8.7

Mono - SnowdropIl existe probablement mille et une façon d’aborder la thématique de la mort en musique. Jeune, on la provoque, on la défie, parfois jusqu’à perdre en entrant dans le « club des 27 ». On comprend alors qu’elle sera plus forte, que le plus souvent, elle frappera quand elle voudra, comme elle voudra, qu’il n’existe ni règle ni antidote. Puis, la voyant venir, inexorablement, la craignant parfois, on l’apprivoise quand elle emporte proches et gens aimés. On apprend à faire avec, à célébrer les défunts, se rappeler les beaux souvenirs qu’on a partagé et savourer ceux qui restent à bâtir, malgré tout, sans eux. Alors, quand en janvier 2004 les japonais de Mono posaient pour la première fois leur flight cases dans les locaux de l’Electrical Audio à Chicago pour enregistrer l’un de leurs albums-étalons, le puissant Walking Cloud And Deep Red Sky, Flag Fluttered And The Sun Shined sous la houlette d’un Steve Albini que l’on n’attendait pas forcément ici, se doutaient-ils de la tournure qu’allait prendre cette collaboration ? Pas moins de sept albums essentiels enregistrés et produits par l’intransigeant producteur converti aux cordes et cuivres des productions épiques du groupe jusqu’au magnifique Oath en 2024 et, forcément, une collaboration artistique au long cours devenue amitié indéfectible.

Comment alors se relever de la disparition soudaine, à quelques jours de la sortie de Oath, de celui qui avait façonné, n’en déplaise aux détracteurs sourds et de mauvaise foi, un son unique et reconnaissable entre mille autre ? Mono a choisi d’abréger son deuil et de s’y remettre de suite, enchainant avec un nouvel album live, Forever Home l’an passé et à présent ce Snowdrop exutoire. C’est sur le tout aussi réputé producteur californien Brad Wood mais toujours dans les locaux d’Electrical Audio que les japonais ont pu compter pour tourner cette page douloureuse en inscrivant ce nouveau chapitre dans une étonnante continuité qui débute dès la pochette où, comme sur Oath, deux personnages que l’on devine amoureux se font face. Se relever et continuer le chemin, toujours sans rien dire mais pas vraiment à pas de loup. Bien sûr, depuis le temps, un quart de siècle cette année, les japonais qui trainent une fameuse réputation de groupe de scène que pas moins de quatre albums monumentaux viennent attester ont su faire évoluer ces atmosphères soniques, passant d’un post-rock sombre et bruyant, fortement coloré d’ambiances emo à une musique qui, sans s’affranchir complétement de ses racines, s’est largement ouverte à la lumière.

Alors que d’autres ont un peu calmé leurs ardeurs explosives pour explorer d’autres voies de composition, Mono persiste à faire de cette alternance de montées qui s’achèvent en déflagrations et d’accalmies radieuses sa véritable marque de fabrique. Mais en s’adjoignant depuis plusieurs années déjà les services de cordes, de cuivre et de bois, en y ajoutant sur ce Snowdrop d’omniprésentes vocalises d’un chœur classique, les japonais sont parvenus à considérablement contraster leurs compositions et à se créer une identité qui pouvait leur faire défaut, les cataloguant parfois dans un post-rock de copistes ; une étiquette jamais plaisante même si le groupe a toujours fait preuve d’une vraie personnalité. Parfois un peu effacée il est vrai, à l’image des membres qui compose le groupe, tel Takaakira Goto renvoyant volontiers une image d’Épinal de (pas encore complétement) vieux sage japonais mais capable tel un maitre d’arme de faire exploser d’imparables riffs électriques à la puissance exceptionnelle.

Muet, comme toujours, Snowdrop nous laisse chercher par nous-mêmes les clés de sa lecture, livrant comme seuls indices de courts épitaphes accolés aux titres de l’album. Il faut alors y chercher le manque, le refus de l’oubli, la gratitude éternelle ou le souvenir qui ne s’effacera pas, mais aussi l’amour et l’espoir. Des sentiments que Mono s’efforce de traduire à sa manière, volontiers tendres ou préférant user d’une carapace électrique pour tenter de masquer quelques sentiments trop visibles. C’est que le fantôme de Steve Albini plane sur cet album comme dans ces jolies comédies romantiques où le défunt s’assure que la vie continuera pour ceux qui restent, que d’autres viendront saisir et coucher, si possible sur les bandes magnétiques d’un studio chicagoan sans artifices, les formidables nuances de la musique des japonais. Les rockers, même bruyants et intransigeants ont un cœur. Alors on se laisse emporter, comme par ces vagues qui s’écrasent avec violence sur la plage avant de se retirer tout en douceur, découvrant un estran aux mille motifs changeants ; comme ces herbes hautes qui ondulent gracieusement au gré de bourrasques qui chorégraphient les champs sous les lumières du printemps.

Si certains titres (Snowdrop, Statice, Farewell To Spring) portent en eux l’ADN en forme de montagnes russes de Mono, ils n’en demeurent pas moins des démonstrations tout en maitrise du geste post-rock tout en s’accordant donc de ces motifs vocaux et orchestraux dont les japonais tapissent désormais leurs murs du son. On apprécie d’autant plus le second qu’il porte aussi de belles références à l’admirable post-rock délicat de Sonna, le groupe en sommeil de Jeremy DeVine, fondateur de Temporary Residence et toujours très présent quand il s’agit de produire, comme il l’a toujours fait, les disques de Mono. Sur Winter Daphne, le quasi black metal de guitares endiablées du début du morceau, par la magie des violons, se transforme en une succession de motifs doux et oniriques soulignés par quelques notes d’un piano grave et triste venant renforcer des guitares devenues belles à en pleurer.

Alors bien sûr, on pourra éventuellement regretter qu’Hedera, par ailleurs joli morceau bien mené, suive d’un peu trop près l’évolution d’un Mogwai quand il ralentit le pas et orne ses morceaux de quelques notes de piano. Mais Mono parvient aussi dorénavant à franchement varier les directions qu’il emprunte comme sur Gerbera qui se démarque par sa construction plus lente, plus subtile aussi peut-être et si elle finit elle aussi par exploser, c’est plus que d’électricité dans un grand élan de cordes et de chœurs ou encore Bells Of Ireland, un morceau d’une extrême douceur qui bannit lui l’électricité pour prendre des airs cinématographiques il est vrai plutôt hollywoodiens, mais parés d’une grande sensibilité. Enfin, quel bonheur de croiser la route de Shion, improbable chevauchée laconique (à peine 5 minutes tout de même, mais les plus courtes de l’album) menée avec maestria, évoquant sans équivoque le souvenir du maestro et peut-être, certainement même au fond le premier véritable « tube » de Mono.

Snowdrop, disque de deuil, disque hommage mais aussi et surtout première pierre d’une nouvelle ère, celle d’un Mono post-Albini montre un groupe en pleine évolution après 25 années d’une carrière bien remplie. Mais alors que l’on croyait les japonais essoufflés, manquant d’imagination, se contentant d’user jusqu’à la corde les codes d’un genre que l’on apprécie malgré tout mais que l’on préfère quand, comme au milieu des années 1990, il se montre novateur, inventif et peu conformiste, on les découvre, depuis la conclusion de Pilgrimage Of The Soul en 2021 capable de propositions novatrices qui concourent à asseoir leur réputation. Musique de l’imaginaire et des divagations, des images mentales et des interprétations sans limite, le post-rock de Mono s’offre une nouvelle jeunesse, sans doute un peu assagie, mais définitivement conquérante et de plus en plus passionnante.

Tracklist :
01. Snowdrop
02. Winter Daphne
03. Gerbera
04. Statice
05. Hedera
06. Shion
07. Bells Of Ireland
08. Farewell To Spring

Liens :
Le groupe sur Discogs
Le groupe sur Facebook
Le groupe sur Instagram
Le site du label

Retrouvez ci-dessous Farewell To Spring, un émouvant film qui évoque la genèse de Snowdrop où il est bien entendu beaucoup question de Steve Albini, de mort et de spiritualité.

Mono sillonnera la France et la Belgique en 2027:

04 février : Lyon – Marché Gare
14 février : Bordeaux –Krakatoa
15 février : Nantes – Stéréolux
16 février : Paris – Cabaret Sauvage
18 février : Bruxelles – Botanique

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