Arab Strap / As Days Get Dark
[Rock Action]

9.8 Note de l'auteur
9.8

Arab Strap - As Days Get DarkOn ne sait pas si c’est le passage de Metoo, l’âge, la crise sanitaire ou les quinze ans qui ont passé depuis Last Romance, leur précédent album, mais on a la sensation qu’avec As Days Get Dark, les Arab Strap ne font rien moins que mettre un terme à la belle aventure des mâles blancs nés dans les années 70. Le disque est un coup d’éclat, un coup dans le vide et un coup de trop, en même temps qu’une ultime célébration, dansante, balourde et follement émouvante de ce qui a fait le quotidien de nos trente dernières années. L’homme des années 70 est né par la convivialité et l’amitié, viriles la plupart du temps, dans un bain d’alcool et de sexe mêlés. Il a appris à danser d’un air conquérant, un verre à la main, insouciant et maladroit à la fois, en essayant de renvoyer un sentiment de dignité, de force et, malgré tout d’attention à l’autre. L’homme des années 70 a appris à aimer, la tête dans les étoiles et le sexe, parfois dur et cruel, en bandoulière. Il a été aussi sublime qu’il a souvent terminé à quatre pattes, affligé par l’époque, la déception et le désamour. L’homme des années 70 s’est connecté sur le tard puis réfugié dans le souvenir de sa propre jeunesse. Il est à bien des égards, aujourd’hui et du haut de sa petite cinquantaine d’années, l’ombre de lui-même.

C’est cette ombre, « puisque les jours s’assombrissent », que Moffat et Middleton ont choisi de ressusciter dans toute sa gloire misérable et finissante pour une dernière danse annoncée fin 2018. As Days Get Dark ressemble à ces tentatives de l’écrivain Irvine Welsh de donner un futur aux personnages de Trainspotting ou de ses autres livres glorieux. En 2015, A Decent Ride reprenait le personnage du roman Porno paru treize ans avant. A Decent Ride, c’est un titre qui décrit assez bien la matière d’As Days Get Dark, qu’on reçoit pour ce qu’elle est : un mausolée à ce qu’Arab Strap a été pendant toutes ces années, et par leur intermédiaire, un mausolée pour tout ce(ux) qu’ils ont représentés. La construction est grandiose, somptueuse et plus belle et grande que la dépouille barbue et imbibée qu’elle accueille. As Days Get Dark est plus sophistiqué et plus varié musicalement que ce que tout le groupe a composé jusqu’ici. C’est un album que son premier single, The Turning Of Our Bones, situe d’emblée dans le registre de la revisite et de la célébration des choses du passé. Le premier morceau parlait mort, sexe et chairs flasques, sur une ligne de basse et une boîte à rythme qui ne disaient rien de bon. Another Clockwork Day nous plonge dans la solitude de l’homme marié et en CDI, qui trouve désormais la poésie et le désir pour sa propre femme (qui ronfle) dans des images pornographiques qu’il pourrait très bien avoir prises par le passé. A cet âge-là, dit l’album, la vie est morte et seulement éveillée par le souvenir qu’on en a, l’idée qu’on pourrait rejouer d’anciennes scènes avec cœur et justesse. « We have seen all the ways our earthly bodies work, their success and their failures, every kink and quirk. », chante Moffat sur Compersion, Part 1, une chanson qui donne l’impression d’avoir comme la suivante, déjà été écrite et chantée cinq ou six fois.

As Days Get Dark est un disque de types qui se répètent, un disque que seul le manque de quinze ans justifie mais qui, par ce manque et cette répétition, procure une forme d’ivresse surpuissante et de pouvoir synthétique immense. Le groupe affiche une maturité qu’il n’a pas, paraît maîtriser comme jamais sa formule musicale, l’alliance du chant des oiseaux (Bluebird), du barde et des touches de délicatesse d’un Middleton au sommet de son art. A l’échelle des Ecossais, il n’est pas impossible qu’il soit moins audacieux que The Last Romance, moins dansant que The Week Never Starts Round Here, moins sec et pince sans rire que Philophobia. Si As Days Get Dark nous paraît bien meilleur que tout ça, c’est qu’il porte sur lui l’idée qu’il pourrait bien être le dernier et verbalise sans aucun chichi toutes les peurs qui sont les nôtres de disparition et de mort. Kebabylon est une descente aux enfers, de putes et de drogues, entonnée par un fantôme sublime. Tears On Tour parle de toutes les raisons qu’on a eues de pleurer et de l’impossibilité de verser une larme de plus. Boys Dont Cry, chantait Robert Smith, pour exprimer tout le contraire. Ces hommes-là ont été sensibles et avaient des cœurs de verre. As Days Get Dark dit adieu à l’authenticité et à la tendresse. Il reste bien la tentation d’y retourner, de se jeter dans l’alcool et le sexe une dernière fois, mais cela sonne faux et prend des airs réellement terrifiants sur Here Comes Comus ! On ne peut pas revenir en arrière. Juste honorer une dernière fois toutes les musiques qu’on a aimées.

Sur Fable of The Urban Fox, Arab Strap évoque pour l’une des premières fois l’hypothèse selon laquelle la misère pourrait avoir aussi une cause sociale. On ne sait pas ce qu’il faut en penser. La fantaisie animalière entre le renard et le bulldog est inédite et fonctionne plutôt bien mais se situe quelque peu en décalage avec la matière du disque. Arab Strap reprend le fil avec les trois derniers morceaux. I Was Once A Weak Man dépeint la parade nuptiale du séducteur vieillissant, « Travolta on tiptoes », qui se rassure en se disant que « Mick Jagger does it. And he’s older than me. » C’est une chanson extraordinaire et un exercice d’écriture proche de la perfection. On pense ici à Jarvis Cocker pour la dramaturgie et le sens de la satire. Sleeper sonne comme la traversée du Styx, la chanson du passage de l’autre côté, et Just Enough, l’endroit où on tire la morale de l’histoire.

Tout cela pour quoi ? Un homme qui montre ses cicatrices, une chanson pleine d’espoir et un « héros » qui n’a plus que ses blessures à arborer. Just Enough est tendrement banale mais animée par un souffle épique (les arrangements de Middleton sont épatants) qui lui donne une dimension et une amplitude extraordinaires. C’était donc ça ? Juste ça. Des étreintes, des larmes, des corps, des cœurs, la raison et la mort. On pense à Hugo et Kipling. C’était donc ça être un homme. « A call for love without a sound. » Sans un son, après les avoir usés un à un. Une si petite affaire que la grâce de cet album rend immense et éternelle. Un homme, mon fils.

Cet album sera parfait pour notre enterrement.

Tracklist
01. The Turning of Our Bones
02. Another Clockwork Day
03. Compersion, Part 1
04. Bluebird
05. Kebabylon
06. Tears on Tour
07. Here Comes Comus !
08. Fable of The Urban Fox
09. I Was Once A Weak Man
10. Sleeper
11. Just Enough
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