L’excellent Hellfire de Black Midi avait déjà été marqué par le départ du guitariste du groupe (pour raisons de santé), réduisant le noyau créatif des Anglais à leur chanteur Georgie Greep et au batteur Morgan Simpson. Malgré le bon accueil réservé au disque, l’été 2024 est venu à bout de ce qu’il restait du duo, Geordie Greep ayant communiqué en août sur la suspension sine die du groupe et l’imminence d’une sortie en solo à travers ce The New Sound qui aura déboulé très vite, toujours chez Rough Trade Records.
C’était donc lui : se dit on à l’écoute de ce disque incroyable, par lequel Greep finit, une bonne fois pour toutes sans doute, de s’affranchir du genre rock (math rock, rock à guitares) dans lequel le groupe avait plus ou moins démarré sa carrière avec Cavalcade. The New Sound est un disque fou, fascinant et totalement libre de ses effets qui ressemble à un mélange de pop burlesque, de crooning parodique et de récit jazzy. On pense aux grands projets transgenres et foutraques d’un Frank Zappa, aux délires narratifs et orchestrés de Divine Comedy, ou aux extravagances britpop d’un Jake Skillingford au sein de My Life Story. Greep est omniprésent et assure l’animation : Monsieur Loyal, hôte et interprète principal. Il joue tous les rôles et se multiplie pour rendre le spectacle le plus cohérent et vif possible.
Blues, sur un canevas musical qui n’aurait pas dépareillé sur Hellfire, répétitif et speedé, introduit ce qui pourrait tenir lieu de fil rouge : l’histoire d’un anglais bien né (You can speak English better than anyone/ And you can cursе like no one evеr has done/ And you have a bigger dick than any man who’s ever lived) qui nous fait d’emblée penser au Patrick Bateman d’American Psycho en version britannique dont la vie (et le corps) semble(nt) devoir se décomposer devant nos yeux, sous l’influence d’un blues existentiel ravageur et qui ne laisse pas de quartier. La performance de Greep au chant démarre à toute à l’heure sur un spoken word supersonique et qui nous laisse quasi lessivés après plus de cinq minutes. Le deuxième morceau nous libère de cette oppression avec une pièce burlesque aux accents brésiliens qu’on pourrait qualifier de world ou de lounge. Les percussions sont exotiques et l’ensemble fait penser (très très fort) aux singeries de David Johansen (New York Dolls) quand il s’amuse à incarner le crooner loser Buxter Poindexter. Les cuivres donnent envie de danser et les choeurs s’évanouissent pour laisser toute la place à un Georgie Greep totalement relâché et sans frein.
Le disque entier va dès lors ressembler à une immense mascarade/fanfare qui souffle le rock et le cabaret. Tout sera outré, outrancier, ultra expressif, comme composé dans un imaginaire (celui du protagoniste principal) dopé à l’égo et concentré sur l’idée de se faire plus beau qu’il n’est. Holy, Holy emprunte des sonorités de guitares 70s, résolument rétro, pour nous présenter un personnage sacré(ment ridicule) qui paie… des prostituées pour nourrir son ego et lui faire des salamalecs. Il faut évidemment se laisser aller à toute cette pacotille, cette chantilly et ce décorum baroque qui dissimulent un vrai sens du tragique et de burlesque. Les chansons sont là, nichées dans un instrumental magnifique comme The New Sound ou la beauté triste d’un Walk Up, aussi touchant que désespéré :
“Walk up to failure
Walk up to regret
Walk up to a place you’ll never forget”
La démesure épuise quelque peu mais Geordie Greep varie suffisamment les tempos et les rythmes (le jazz apaisant d’un Bongo Season), les genres et les approches pour que le foisonnement l’emporte sur la dispersion et l’agacement. Lorsqu’il se rêve en chef de guerre, brisé par l’amour, et plus faible que les faibles en définitive, le chanteur mégalomane touche dans le mille, fendant armure sur armure pour nous apitoyer sur son sort. On pense parfois à une version anglaise de Andy Shauf, moins orchestré mais tout aussi écrite et travaillée. Motorbike est composée et interprétée avec Seth Evans, le clavier qui accompagnait Black Midi en tournée. C’est l’une des chansons les plus sobres et élégantes du disque sur laquelle Greep se prend un peu pour Brel et raconte comme il est allé dans le décor avec son très gros moteur. La satire est permanente mais n’abuse/n’amuse personne. Il n’est d’ailleurs pas certain que ce portrait à charge et à gros traits d’une élite avortée et ridiculisée soit le plus fin et le plus profond de tous. Dans un registre de crooner plus classique et plus sobre, Georgie Greep enchante As If Waltz, notre chanson préférée ici. Son personnage fantasme une véritable histoire d’amour avec une fille qu’il a achetée vraisemblablement et qui le considère à peine. C’est formidablement bien fait et intelligent, subtil et touchant. Le final est d’ailleurs marqué par une relative sobriété qui lui va bien… au teint. On est pas fâchés de ralentir le rythme et cela n’enlève rien à la fantaisie du bonhomme. Greep reprend sur douze minutes The Magician, une chanson qui figurait dans les sets de son ancien groupe. C’est un étrange monologue détraqué et là aussi empli de détresse et de doute. Aussi impressionnant que l’est If You Are But A Dream, modèle de chanson triste que n’aurait pas renié Sinatra et que le chanteur donne au premier degré.
Ce The New Sound (titre comique s’il en est) est évidemment un leurre pour un album de genre, burlesque et théâtral, qui réserve de splendides surprises et témoigne de toute la créativité de son auteur démiurge. On peut/doit s’immerger dans cette folie furieuse, toucher le fond avec ce personnage de pantomime et sentir à quel point on s’approche ainsi de la nature humaine. Ceux qui resteront à la porte de cette affaire n’auront pas tort non plus : l’anachronisme est une science magique. Elle prend ou pas, non sur ses qualités naturelles, mais sur celles de celui qui la reçoit. Georgie Greep ne pourra pas être accusé d’être tenu en laisse par quiconque. Il se précipite dans un n’importe quoi fougueux, glorieux et globalement victorieux.

