
On se doutait bien en assistant au concert de Lol Tolhurst au Bateau Ivre de Tours que cette affaire-là nous monterait au cerveau plus qu’elle ne nous apporterait sans doute de satisfaction musicale. Ce bon Lol, ci-avant copain de couches (culottes) du génie du foyer Robert Smith, n’est rien moins que l’un des fondateurs du groupe anglais, bien connu, The Obelisks. Euh…. Oui, les Obelisks étant le tout premier premier groupe réunissant, dans le cour de récré, les trois personnages que sont Robert Smith, Lol Tolhurst, batteur, et leur ami Michael Dempsey (pour les puristes, ils étaient alors 5 avec Alan Hill et Marc Ceccagno, mais on s’en fout). Lol, donc, est l’homme qui a vu Cure avant tout le monde puisqu’il était dedans et “meilleur ami de tous les temps” de son leader omnipotent. Autant dire que, même remercié en 1989 (les deux dernières années étant relativement peu actives du fait d’un alcoolisme prononcé), Lol est avec Dempsey et Smith, l’un des piliers sur laquelle la Maison Cure des grandes années a bâti sa légende. Lol est le tenant d’un Cure en trio, punk et sec sur sa basse, un trio où la section rythmique prend les devants et où l’on compose des chefs-d’œuvre tels que Three Imaginary Boys, Seventeen Seconds, Pornography ou Faith. On ne va pas raconter toute l’histoire ici. Il faut lire le livre de Lol qui est un récit très émouvant et complet de son amitié avec Robert Smith mais aussi d’une vie qui, pour le dire simplement, aura eu artistiquement du mal à se développer en dehors du groupe. Il y a rarement plus d’un génie dans un groupe (cela peut arriver parfois) et ce n’était pas lui, ce qui n’enlève rien de rien à son héritage et à son extraordinaire travail de batteur, sur des disques où la batterie est évidemment essentielle au rendu global.
Après un autre livre, Goth, peut-être plus dispensable, Lol a tourné pour des lectures, a continué de monter des groupes et s’est aussi lancé dans une sorte de cover band de The Cure, qui se présentait ces derniers jours pour une tournée française. Quand on parle de cover band ou de tribute act en parlant de la performance livrée en trio par Lol Tolhurst (batterie), son fils Gray (voix, guitare) et leur pote dont on ne sait pas le nom à la basse, on est d’ailleurs pas certain que ce soit le bon vocable. Est-ce qu’un groupe qui comporte un membre majeur d’un groupe dont il joue les chansons est 1. le groupe originel ? 2. un dérivé de celui-ci ? 3. une franchise ? 4. un tribute band (groupe hommage) ? 5. un cover band (qui ne fait que jouer des reprises du dit groupe) ? Si l’on considère que le Cure canal historique se produit partout et en très grand sur la planète, on ne peut pas considérer que Lol Tolhurst & Gray est Cure…. ce n’est pas le cas commercialement et Robert Smith a tout simplement 27 ans d’ancienneté de plus au sein de la matrice. Cover band oui sans hésiter puisque la setlist de Lol Tolhurst est intégralement constituée de vieux morceaux de The Cure, tous intégralement contenus sur les albums adorés des fans qu’on a cités précédemment. Mais cover band particulier puisque, pour ainsi dire, moins FAUX qu’un vrai cover band puisque comportant au moins un élément d’authenticité incontestable. La question qui se posait alors était surtout de savoir : de quel Cure on allait parler ? Et si ce Cure là allait se rapprocher plus ou moins près de sa cible par rapport à ce que fait le Cure 2026… celui avec le charmant Gabrels Reeves, qui pour quelques uns (dont nous selon les jours) est lui aussi un Cure atrophié, perverti ou différent.
Car ce que revendique Lol Tolhurst à demi mots avec son exercice de style, et sans défi envers son ami avec lequel il s’est réconcilié depuis 15 ans au moins, c’est qu’il se situe aujourd’hui un peu plus près de la vérité de Cure (la période trio qui va de 1976 à 1980 disons avec l’arrivée de Matthieu Hartley et le remplacement de Michael Dempsey par Simon Gallup) que le grand barnum curiste de 2026 et 2027, puisqu’entre temps (digression) Robert Smith a confirmé : 1/ que Cure allait reprendre la route 2/ qu’il y aurait bien sûrement un nouveau disque l’an prochain. Lol Tolhurst explique au joyeux public réuni à hauteur de 300 personnes peut-être dans la très chouette salle du Bateau Ivre de Tours que ses meilleurs moments ont été en tant que musicien et qu’homme quand il évoluait aux côtés de Robert et Michael, ses amis, aux débuts de Cure. Qu’en est-il ?

Suspense ou digression 2. La première partie est assurée assez brillamment par un groupe local “amateur” comme il se proclame du nom de UNTDB pour Un Tour de Bocal, trio rock français plutôt fringant (les types ont sans doute autour de cinquante ans) qui exécute pendant une petite heure un set électrique au poil, tendu et aux sonorités impeccables. Le spoken word un brin désinvolte du chanteur tient en haleine, quand il ne se change pas en un intrigant brouet mi-scat, mi-anglais, et sert un collectif parfaitement aligné, techniquement irréprochable et éminemment sympathique. Mention spéciale pour un bassiste sérieux et inspiré dont chaque entrée en piste est décisive. L’ensemble est un mélange qui évoque aussi bien Joy Division que Richard Gotainer et…. c’est un compliment.
Lol Tolhurst entre en piste peu après, déclenchant dans le public, dès son apparition, une vague d’émotion qui est à la mesure de la “portée historique” de l’héritage musical qu’il emmène dans ses baguettes. Son fils Gray surprend d’abord par son apparence physique. L’homme sans âge est un gringalet à lunettes plastiques épaisses, moustachu et cheveux bruns en bataille qui a de faux airs du Ben Stiller ado qui se coince la quéquette pour Mary à Tout Prix, en déclinaison nerd bio de San Francisco, où il vit. Ceci étant dit (pas le physique), le jeune homme sans doute pistonné sur cette affaire s’acquittera tout à fait correctement de la mission impossible qui consiste à remplacer Robert Smith au chant et à la guitare. Pour la guitare, le jeu de Gray est relativement médiocre, ce que le mixage prendra en compte en mettant très très en avant la section rythmique et la basse en particulier. Cette particularité qui en gênera certains ne trahit pas tant que ça le son d’origine du groupe qui plaçait la batterie au centre du dispositif et la basse juste derrière. Gray se fait discret à la guitare et adopte une attitude similaire au chant. Sa voix est travaillée de reverbs puissants qui la rendent sans doute plus aigus. Il fait le bon choix en ne cherchant pas à rivaliser du tout avec Smith et se gardera bien de tout effet de puissance ou de modulation. Le chant est à plat, sans grand relief mais dans un timbre tout à fait plaisant et qui contribue assez bien à créer un certain effet de vérité avec le souvenir qu’on a des titres originaux.
La setlist est en elle-même une tuerie, rassemblée sur une heure de set, puisqu’on y croise des titres comme…. M, A Forest (qui sera bissée en rappel, sans doute faute de matériel suffisant), Siamese Twins, par laquelle on rentrera vraiment dans l’émotion, 10:15 Saturday Night, Three Imaginary Boys, Boys Dont Cry, All Cats Are Grey, etc. Les interprétations sont fidèles aux originaux… en studio et selon ce qui est annoncé, parfois plus proches de ces versions ramassées, sèches et minimalistes, que les versions actuellement célébrées par The Cure. On frissonne ainsi sur les échappées de Pornography et on ferme les yeux aisément en laissant le plafond nous tomber dessus sur Siamese Twins. A Strange Day a une allure folle (ce n’est pas l’avis de la personne qui nous accompagne) dans une version au chant désincarné qui en renforce, selon nous, le côté irréel et onirique. L’esprit vagabonde à la recherche de l’émotion des premières fois où l’on a entendu ces morceaux. Les bootlegs de l’époque 1979 qu’on collectionnait alors avec passion grésillaient un peu différemment. Les versions y étaient souvent plus rapides, plus sèches encore, comme si le trio avait plutôt ressuscité les versions en studio, plus lentes, plus sépulcrales que le trio post punk de Crawley.

Tout n’est pas réussi. La version de The Hanging Garden est un peu lâche et desservie par les lacunes d’un Gray qui fait ce qu’il peut. Mais l’ensemble est gentiment évocateur d’un passé enfoui, mythique qu’on a pas connu, celui d’un Cure d’amis de collège, serré et juvénil, qui se produisait à travers l’Europe en voyageant à l’économie, celui d’un Cure déchaîné et déjà brillant, mais qui tenait le rythme à l’équilibre et sur deux doigts. On pense à l’écoute d’un Lol Tolhurst revenu formidablement à l’âge de l’enfance, au son inchangé, au trouble psychanalytique qui consiste à reprendre à l’identique ou à essayer de reprendre à l’identique des chansons nées il y a 50 ans et de les faire chanter par son propre fils remplaçant son meilleur ami. Sur All Cats Are Grey, le batteur rappelle qu’il a écrit les paroles du morceau et que celui-ci parle de sa propre mère, et donc de la grand-mère de Gray. Quel micmac ! Que s’attendait-on à attendre et à voir si ce n’est notre propre souvenir de gamins en train de découvrir Cure… en 1985 et de plonger à rebours dans la fameuse trilogie qui n’était alors même pas… trilogie et encore moins la première ! Autant dire que l’heure passée en compagnie de la famille Tolhurst passe vite et nous permet de voyager loin, loin, du Bateau Ivre, de Tours et de 2026. On plane entre les époques, entre les décennies, entre nos souvenirs et ceux du groupe, dans une navigation langoureuse et cafardeuse, agréable et bizarre à la fois. Tout est vieux autour, et lourd comme la basse originelle. Les chansons de Pornography lorsqu’elles avaient un an avaient déjà un rapport au temps étrange. Elles avaient le poids et la lourdeur des vers de Lautréamont, la pesanteur d’un jeune homme de 18 ans qui écrivait comme s’il en avait mille. Le Cure d’aujourd’hui n’a peut-être pas vieilli tant que ça, parce qu’il est resté ce groupe de gamins qui vivait la vie comme si elle était finie, comme si elle était déjà parvenue à l’âge de la mort, de la déception et de la vieillesse. Cure n’a jamais été vraiment désespéré. C’était plutôt un enfant malade, un enfant triste capable d’être joyeux la seconde d’après.
Dans le regard de Tolhurst et dans son coup de poignet, il reste un peu de tout ça. Il lance Three Imaginary Boys en disant “il y a longtemps, nous étions…. ” et on sait à ce moment qu’il avait absolument raison. L’ombre de Gray et celle de son pote bassiste, le corps du batteur sont comme le reflet des trois gamins des origines, au fond de la caverne, qui jouent devant la flamme. Le reflet est imparfait, inverse parfois, mais reflet tout de même. Ce concert aura été un drôle de truc.
Photos : Fabienne Bonomelli / Benjamin Berton
Vidéos : source YouTube, concert à Toulouse, le 3 novembre sauf film mêlant les images de Paris et Lille en 2025

