Lol Tolhurst / Goth A History
[Quercus]

7.7 Note de l'auteur
7.7

Lol Tolhurst - Goth A HistoryAprès l’excellent Cured A Tale of Two Imaginary Boys, dont on avait causé à sa sortie, l’ancien Cure Lol Tolhurst poursuit son parcours d’écrivain et de conteur avec un deuxième bouquin, Goth A History, dont le principe (façon catalogue) est d’évoquer les influences de Cure et de situer ces derniers par rapport aux courants de leur époque. On trouvera ici une réponse assez satisfaisante (à défaut d’être originale désormais) à la question qui a longtemps fait les beaux jours des cercles de fans : Cure est-il ou non un groupe gothique ?

Un groupe littéraire mais aussi de son temps…

Tolhurst y répond avec intelligence et un brin d’érudition en évoquant, dans des pages passionnantes, les influences littéraires de Robert et lui : Baudelaire, Camus, Sartre, T.S Eliot, Emily Brönte, Byron, Sylvia Plath ou encore Mervyn Peake (pour les amateurs, Lol confirme que la « Fushia » de The Drowning Man vient bien de Gormenghast, le chef d’oeuvre de Peake). Il situe le groupe à ses débuts dans un environnement très riche où se cotoyent les influences ou du moins l’aura des grandes figures pop que sont Marc Bolan, Joe Strummer, Bowie, Alan Vega, Nico et quelques autres. Le livre est construit comme une longue liste, plus ou moins ordonnée, qui permet à Tolhurst d’abord d’évoquer la personne, le groupe, l’écrivain ou l’influence en question avant d’ouvrir sur le rapport des jeunes Cure à l’oeuvre ou à la personne elle-même. Cela donne souvent une première partie documentaire un peu sèche et assez semblable à une page wikipedia (le livre suit le premier qui avait été un succès et semble parfois « un peu forcé » sur ce point), mais surtout une galerie de souvenirs personnels qui vient compléter ce que Tolhurst avait pu lâcher sur le premier volume.

Lorsque l’évocation n’amène à aucune rencontre directe entre le protagoniste et les Cure, Goth A History tourne donc un peu à vide (c’est le cas avec David Bowie par exemple où Tolhurst se contente de dire que Low a été un album significatif pour lui, ou de Marc Bolan à qui il prête une influence sur leur androgynie des premiers temps) mais c’est tout le contraire qui se produit quand l’évocation permet à Tolhurst de sonder sa mémoire et de nous raconter quelques anecdotes de jeunesse. Il y a ainsi quelques pages sur les rencontres (assez brèves et lointaines) avec Ian Curtis et ses Joy Division, et bien sûr un long chapitre sur le compagnonnage avec Siouxies and The Banshees et le regard porté par Tolhurst sur l’engagement de Robert Smith avec Budgie et sa bande.

Lol Tolhurst a écrit les paroles de nombre de chansons de Cure

Mais par delà ses souvenirs plus ou moins intéressants, la révélation du livre tient dans les récits de coulisses des enregistrements des quatre premiers albums du groupe et notamment de la trilogie « gothique » constituée de Seventeen Seconds, Faith et Pornography. Après avoir insisté sur la quantité de livres classiques et modernes dévorés par Robert et lui, Tolhurst souligne à plusieurs reprises et revendique son rôle dans l’écriture des textes de ces trois albums majeurs. La nouvelle est lâchée avec modestie mais donne lieu (pour la première fois me semble-t-il ?) à l’insertion dans le livre des « paroles manuscrites originales » de chansons de Cure. Et surprise. Elles ne sont pas de la main de Robert Smith mais bien de celle de Lol Tolhurst. Le batteur ne revendique pas la majorité des compositions mais nous éclaire/illumine en avouant que le processus d’écriture des textes était alors partagé et qu’il était souvent à l’initiative des idées de textes, que Robert reprenait ensuite et emmenait dans sa langue de chanteur. L’un des exemples les plus intéressants est donné avec All Cats Are Grey mais le plus fort est sans doute la description détaillée du contexte d’écriture de In Your House, chanson écrite par Tolhurst qui évoque ses retours clandestins la nuit dans la maison de sa petite amie.  » I change the time in your house / The hours I take /Go so slow » par exemple renvoie à une situation très concrète pendant laquelle le jeune homme traversait en silence la salle à manger de ses « beaux-parents » de l’époque et s’amusait à changer l’heure sur l’horloge du salon. Plus loin, on apprend encore que c’est Lol qui est à l’origine sur Siamese Twins, une des compositions les plus emblématiques de Pornography, du tout aussi fondamental et central « Is It Always Like This ? » que reprend le chanteur.

Cette question du partage des textes sur les disques de la trilogie peut sembler une anecdote parmi d’autres mais est probablement l’enseignement majeur de cet ouvrage qu’on lira principalement pour cela. On a dit par le passé que l’on savait assez peu de choses finalement des rouages internes de Cure, en dehors de ce que Robert Smith avait voulu en livrer en interviews. Il semblait évident pour tout le monde que le chanteur et leader du groupe avait un rôle central dans l’expression des émotions passant par le texte maintenant et par le passé. C’est cette légende qui veut qu’on attribue tout le mérite au chanteur que Lol Tolhurst vient légèrement déporter par ses confessions. Si Robert et lui ont écrit les textes ensemble sur des albums aussi importants, cela ne change rien à leur réception, à leur infinie beauté, mais en modifie la perspective poétique et historique. Cure redevient ce qu’il était sans doute alors : un jeune groupe assis sur un fonctionnement amical et qui faisait lentement le désapprentissage de la démocratie. Goth A History renforce évidemment dans l’intérêt de l’auteur sa place dans l’histoire mais nous permet de resituer l’expression du groupe dans ce mouvement gothique dont il cherchait à se distinguer. Pornography, Seventeen Seconds sont donc bien des expressions collectives et « de jeunesse » d’un mal-être, d’une étrangeté, d’une angoisse qui ne sont pas propres à Robert Smith mais bien celles d’un groupe de jeunes copains de l’époque. Parmi les anecdotes intéressantes, Tolhurst évoque ainsi le premier concert du groupe à Manchester et le choc ressenti par le groupe devant la laideur, la dureté des conditions de vie dans la cité industrielle. Sur ces quelques pages, on peut mesurer ainsi la différence quasi socio-politique entre l’origine de l’esthétique de Cure et celle d’un The Fall ou Joy Division. Lol Tolhurst précise (ce qu’on avait jamais directement de la part d’un membre du groupe) que l’oeuvre du groupe était aussi déterminée en partie par la politique de Thatcher et l’oppression qu’ils ressentaient. Le « gothique » n’est donc pas que l’expression d’une noirceur romantique individuelle mais bien (aussi) le produit d’une inscription dans le temps socio-politique de l’époque, ce qui rapproche Cure des groupes post-punk qui sont cités dans le livre (Wire, par exemple).

Goth A History n’est pas un ouvrage dont on s’extasiera sur la composition et la structure mais livre son lot de secrets et de révélations décisives sur les jeunes années de Cure. C’est pour ces évocations qu’il faut, si on est un minimum intéressé par les affaires internes du groupe, ses rouages, le partage des responsabilités en son sein, les ressorts de sa créativité incroyable entre 1978 et 1982, lire Lol Tolhurst. Pour le moment, on a pas beaucoup mieux et plus fiable. Plus on en sait sur ce qui s’est passé, et plus cela tend à renforcer la séduction et l’impact de cette trilogie magique, l’aura du groupe.

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