Ali Veejay / 2
[Dora Dorovitch Records]

9 Note de l'auteur
9

Ali Veejay - 2On avait accueilli le premier album solo d’Ali Veejay avec beaucoup d’enthousiasme sur la foi d’une approche feel-good assez minimaliste et qu’on avait à l’époque comparée à la joie enfantine procurée par la musique des Moldy Peaches. 2, son deuxième disque, prend ainsi le contre-pied d’Ali Veejay, le disque, en réintroduisant une forme d’énergie électrique et rock qui était en partie absente du précédent. Pour dire la vérité, on a l’impression que le bonhomme, tout en ne cédant rien sur sa nouvelle orientation (développement personnel, spiritualité, pour faire simple et caricatural, positivisme) a renoué avec son autre moi, en colère et ultrasensible aux inégalités et agressions portées par le réel, qui tenait la boutique chez 1=0. Pas un hasard sans doute si on retrouve autour du leader chanteur le bassiste Julien Jordan. Ali Veejay II aurait tout aussi pu être signé 1= Ali ou Veejay = 0, soit un métissage sonique et intellectuel entre le hopcore des premiers et la dimension shamanique d’un Ali Veejay, raccordé à son ancien moi.

Le tout garde les caractéristiques qui nous font apprécier le travail de son auteur : des textes en français formidables et qui, sur quatorze morceaux, couvrent un territoire remarquablement large et offrant une vraie perspective personnelle et politique sur le pays réel; des mises en place inattendues et insoupçonnées uniques à l’image d’une intro, L’énergie, montée sur des vocalises polyphoniques assez stupéfiantes qui sont ensuite relevées par une sorte de slowcore shoegaze triomphant. La voix de Ali Veejay est elle-même une curiosité. Parlée/chantée, elle appuie sur chaque syllabe pour les faire claquer et résonner en nous. Elle n’est jamais traitée ou passée sous filtre, mais explore sur certains titres toute la gamme des aigus. 2 n’est pas exempt d’échos caraibéens comme l’était son prédécesseur mais ceux-ci sont désormais agités (l’excellent Hypersensib) par des tensions électriques qui donnent au disque un côté plus sombre et menacé que le précédent.

Ali Veejay raconte en substance comme un être humainement ouvert et sensible ne peut qu’être bousculé, terrifié, atteint par la violence du monde. La musique et les textes, comme l’était Mitchum dans la Nuit du Chasseur, se livrent ainsi un combat permanent et heurté entre une aspiration au bien (à la bonté, au cœur, au respect) et une réponse qui doit être apportée face à la méchanceté et à la noirceur du monde. C’est ce combat, cette dualité qui n’est pas au cœur de l’homme mais bien au cœur du monde, qui est mise en scène ici dans des titres majeurs comme Chochotte ou le délicat Sorcier. 2 est un disque qui fourmille de contradictions (Sucre), d’injonctions paradoxales et de dilemmes impossibles à résoudre. La vie telle qu’elle est rendue ici consiste à ne pas choisir son camp et à être en permanence écartelé entre plusieurs forces contraires. L’intérêt de l’approche est que 2 est un disque à enjeu, car on sait qu’Ali Veejay (qui parle du quotidien comme personne) met sa vie et la notre dans la balance.

Tout cela n’empêche pas le disque d’être élégant, souvent caressant et très harmonieux. Il y a ici des chansons magnifiques et qui pointent une résilience/résistance à venir, à l’image du sublime Feu, moment suspendu de bonheur domestique, volé au tumulte. Le feu détruit un passé encombrant et permet de réinitialiser un espace intime et sentimental intact. Les arrangements sont magnifiques et le tout chemine sur deux minutes et quelques, jusqu’à se jeter dans (la) Mer, force liquide tranquille où l’on peut renaître mais aussi se noyer. Ali Veejay se heurte à la folie du monde sur le polyphonique Douche Glacée, étrange récit dérangé et déjanté qui enchante et inquiète à la fois. Les titres sont souvent brefs et sous les deux minutes. Ils agissent comme de petites miniatures, des observations singulières, des portraits. Ingé-son évoque de manière amusante le rôle des ingé-son dans l’élaboration de la musique. C’est un titre qui amène le disque vers un dernier tiers un peu plus dispersé. Primedé joue sur les rythmiques et les assonances. DS est peut-être bien le meilleur titre du disque avec ses accents soul et sa polysémie… mais on pourrait en dire autant de Gothique qui bastonne un peu plus et suit un étrange sifflement comme on suivrait un fil d’Ariane. 2 se referme sur l’électro grésillante et les rythmes d’un(e) Sorcière instrumentale, mystérieuse et magnifique, comme s’il s’agissait de conserver au disque sa nature foncièrement énigmatique.

Avec ses quatorze morceaux déployés sur une petite demie-heure, 2 est une proposition détonante et unique qui ravira les amateurs de musiques alternatives et expérimentales. Ali Veejay fait de la chanson française, du slam, du rock, de la pure poésie, d’une manière sensible et épidermique, qui n’a pas d’équivalent véritable chez nous. C’est saisissant et souvent un peu déconcertant car cette musique de conquête, de désarroi et de lutte est aussi imprégnée d’une forme d’esprit du jeu, de plaisir de composer qui est communicative et lui confère une force optimiste incommensurable. C’est à la fois très beau et un peu dingue, un peu triste mais tellement utile pour faire front et relever la tête. 2 est un disque important, l’un de ces disques qui donnent un coup de main quand on est pas au mieux.

Tracklist
01. L’énergie
02. Hypersensib
03. Chochotte
04. Sorcier
05. Gothique
06. Magie
07. Feu
08. Mer
09. Douche Glacée
10. Sucre
11. Ingé-son
12. Primedé
13. DS
14. Sorcière
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