En cette période où tout titube, que ce soit les saisons entre la fin de l’hiver et le début du printemps, les relations internationales aux mains de types à la démagogie suicidaire ou nous-mêmes à la fin de l’apéro après une semaine de boulot trop éprouvante, voici de quoi faire un beau tour du monde sans bouger – ce qui est bien pratique comme on a déjà grillé notre potentiel carbone pour l’année. Et comme Ia vocation de ces compilations est de préserver intact le plaisir de la découverte, en plus du plaisir hautement jouissif de pouvoir citer des noms d’artistes dont on écorche le nom et dont personne n’a entendu parler, ce nouveau volume ouvre la focale en grand. Et avec plus de lumière, on a plus d’impression.
01 – Darker Lighter – Nice To Meet you
Au moment où l’ambiance générale et les tracas du quotidien ramènent le moral en berne, cela fait un bien fou de tomber sur un morceau comme le nouveau single de Darker Lighter, annonçant la parution du premier album du projet de Salar Rajabnik. A lui tout seul, le trentenaire basé à Los Angeles signe une invitation à la rencontre et l’insouciance à destination des college-radios, évoquant par bien des aspects Nada Surf ou Weezer saupoudrés par une petite touche de baggy-sound. Du pur « made in usa » qui devrait lui permettre de faire oublier des ascendances iraniennes auprès de l’administration Trumpiste.
02 – Korine – Twist the Knife
A contrario, en voilà deux qui doivent déjà s’inquiéter pour ce qu’ils vont devenir au pays de Donald. Sous l’avatar de Korine, Morgy Ramone et Trey Frey affichent toujours une identité aussi trouble, jouant sur les codes de la féminité. Sur ce quatrième album, toujours pour le compte de Born Losers Records, le duo (ou couple ?) bande crânement les muscles au son d’une boite à rythme et de synthétiseurs suraigus pour affirmer sa sensibilité juvénile. Il faudrait peut-être qu’ils pensent à quitter Philadelphie et à passer la frontière rapidement.
03 – Haunt Me – Inhale Exhale
A l’autre bout du pays, Haunt Me s’affirme dans un registre moins clinquant et plus sombre, oscillant entre post-punk et darkwave. Depuis le fond d’une cave de San Antonio, Darius Davila promet, à qui veut bien l’entendre, malheur aux adorateurs du soleil et absolution à ceux qui se retrouvent au clair de lune pour célébrer quelques rites occultes. Entouré de machines vintage et d’un acolyte sous emprise, il se mue en prophète d’une secte qui compte de plus en plus de fidèles (le groupe donne concert sur concert et agite la goth-sphère à chaque apparition).
04 – Goddess – Shadows (featuring Ex:Re)
Croisée aux cotés de Jehnny Beth dans Savages, voilà que Fay Milton s’est lancée dans un projet singulier sous l’alias Goddess. En effet, ce n’est pas si fréquent qu’on retrouve une fille derrière une batterie et encore moins que celle-ci se lance en solo dans la composition d’un album (il y a bien eu Moe Tucker mais on peinerait à trouver d’autres exemples). Pour incarner ses compositions dépouillées et joyeuses comme un lundi pluvieux, elle a invité une belle brochette de chanteuses pour son 1er album qui bénéficie du soutien de Bella Union. Voilà ainsi une occasion de pallier au trop long silence de Daughter, puisque c’est Elena Tonra (qui a sorti un album solo sous le nom de Ex :Re) qui poursuit ici les fantômes de son passé.
05 – Youth Lagoon – Gumshoe (Dracula From Arkansas)
Repartons sur des ambiances un peu plus enjouées avec une belle surprise par Youth Lagoon. Depuis qu’il a réactivé son projet après quelques années de pause, Trevor Powers a pris la tangente et cet extrait de son 5éme album (Rarely Do I Dream sur Fat Possum) joue à fond sur l’imagerie des grands espaces américains et de ses routes interminables. Avec sa rythmique chaloupée, son chant doucereux, et une accélération tout en douceur, on croirait entendre une nouvelle chanson de Deeerhunter.
06 – Nouveau Vélo – Piece of the Puzzle
Grâce à des algorithmes efficaces, Nouveau Vélo est apparu dans mon player et s’il s’agit d’une découverte alors que le groupe a déjà signé 4 albums et un bon paquet de EPs en dix ans, musicalement il n’y a rien de nouveau là-dedans. Il s’agit de jangle-pop navigant en clair-obscur sur un mid-tempo et une production tour à tour chatoyante et brumeuse qui sied bien à ce type de mélodie. Evidemment avec un tel pseudo, la plupart des sites d’informations qu’on nous a visité renvoient aux actualités cyclistes. Apparemment, ils sont trois et Néerlandais, et manifestement aussi modestes que discrets. Soit quelques points de similitudes avec Matthieu Van Der Poel, certes.
07 – The Mary Onettes – Tears to an Ocean
Si les Pays-Bas n’émergent que rarement sur la carte de l’International Pop, en revanche, cela fait belle lurette que la Suède est considérée comme un Eldorado pour les amateurs de pop ciselée. Et parmi ses meilleurs représentants The Mary Onettes font office de tauliers (avec Shout Out Louds) depuis une vingtaine d’années. Après un interminable silence, le groupe de Göteborg a fait paraitre un single en 2022 pas fou-fou, avant de retourner à ses devoirs. Autant dire que ce single est un miracle qui nous promet un printemps aussi doux que mélancolique. Le bonheur n’est-il pas de se laisser emporter par ses émotions au son d’un saxophone accompagnant la mélodie vers son paroxysme ?
08 – Jaguar Sun – Thousand Down
Après avoir baguenaudé de-ci de-là au fil d’une multitude de collaboration, Jaguar Sun marque son retour avec sa chanson la plus combative à ce jour. Car si le Canadien commence d’abord par une petite mélodie tournoyante comme il les affectionne, une bonne décharge électrique secoue sa dream-pop domestique et l’ambiance se fait plus pressante. Alors qu’on attend enfin un nouvel album en bonne et due forme sur Born Losers Records, est-ce que c’est annonciateur d’un changement d’ambiance ou juste une saillie pour évacuer un trop plein de tension passagère ?
09 – J Mahon – While You’re Travelling
Alors qu’on était en passe d’en faire la tête de gondole de l’indie-rock US, avec ses morceaux qui tiennent autant à l’influence des slackers de Pavement ou Dinosaur Jr qu’au romantisme parfois emphatique de Death Cab For Cutie et Bright Eyes, voilà que l’ultra prolifique J Mahon divulgue un single dégoulinant de cordes dans un crescendo puissant et hypnotique. Et avec ce vibrato haut-perché, le gaillard qui s’amuse à reprendre Fugazi, The Cure, ou Girls (allez donc fureter sur sa page Bandcamp) navigue finalement dans les mêmes contrées orchestrées que Jens Lekman – et avec tout aussi peu de moyens de production.
10 – Jeremy Bradley Earl – Let The Snow Fall
Si sur la durée et dans la quantité, il est difficile de se passionner pour l’intégralité de la discographie de Woods (une 15aine d’albums, une foultitude de collaborations en une vingtaine d’années), il n’en est pas moins vrai que le collectif new-yorkais (auquel a participé un certain temps le génial Kevin Morby) a toujours distillé des fulgurances de pop-folk gentiment psychédéliques. Aujourd’hui, l’activiste Jeremy Bradley Earl se produit pour la 1ere fois sous son propre nom pour quatre chansons mélangeant folk et rock, comptant ses doutes et ses hallucinations. Et la formule du poète moderne fait mouche une nouvelle fois.
11 – Stranded Horse – Right No Wrongs with No Arms (feat. Boubacar Cissokho) – version longue
En voilà un qui pousse encore un peu plus loin l’exploration et l’hybridation des genres. Ça fait des lustres que Yann Tambour n’œuvre plus sous le pseudo d’Encre (ses 2 premiers albums sont des sommets d’électro et de poésie noire) et s’est réincarné sous le patronyme de Stranded Horse pour partir à la quête de la magie de la kora. Au fil de ses carnets de voyages en Afrique, il se montre de plus en plus ambitieux. Pour ce nouvel album à paraitre sur le label bordelais Talitres, il peut désormais emmener ses aspirations de pop brumeuse dans de fascinants dialogues avec les maîtres du genre (ici Boubacar Sissoko). Le résultat est une vertigineuse digression pleine de sensibilité et de lumière.
12 – SAGES – by Ólafur Arnalds & Loreen – In the Sound of Breathing
De Bamako à Reykjavik, il faut parcourir presque 10 000 kilomètres. Mais en musique, il faut juste se laisser transporter par les émotions et oser le grand écart entre les sonorités ancestrales et le néo-classicisme hybridé à l’électro. SAGES est la nouvelle collaboration du génial faiseur d’ambiance Ólafur Arnalds (devenu une référence en la matière au fil d’une 10aine d’albums et de fameuses bande-son) et de la chanteuse d’Eurovision Loreen (!!). Une alliance a priori contre-nature mais qui conduit à combiner envolée orchestrée euphorique, minimalisme synthétique et pop émotive. Ce long morceau qui se décline dans un mini-film emprunte des chemins tortueux qui là encore nous font franchir un long parcours, celui allant des jambes jusqu’au cœur en passant par la tête.
Écouter aussi :
In The Trip #l4
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