David Johansen, Herbert Léonard, REM : l’étrange weekend

David JohansenAprès la mort de Bill Fay la semaine dernière, celui d’entre nous qui assurait la “permanence weekend” s’attendait plutôt à voir tomber le Pape François mais c’est New York, tandis que le Président Zelensky se faisait chasser de la Maison Blanche par l’Abominable Trump des Neiges, qui choisissait de lâcher son dernier joyau. Après… tout le monde ou presque (John Cale et puis c’est à peu près tout, Patti Smith un peu plus tard, Richard Hell peut-être), le dernier des New York Dolls, David Johansen, quittait pour la dernière fois ses platform boots ou, plutôt, les souliers vernis de son alias des derniers temps Buster Poindexter.

La vie avait ainsi rappelé successivement Billy Murcia, Johnny Thunders, Arthur Kane, Jerry Nolan et Sylvain Sylvain, soucieuse de promouvoir la diététique et la modération parmi les rangs des survivants. Johansen n’était peut-être pas celui qui avait fait le plus d’excès (?). Sosie officiel de Jean-Louis Aubert et de Mick Jagger, il était apparu (pour nous) une dernière fois dans sa splendeur veloutée à l’occasion du documentaire que lui avait consacré Martin Scorcese il y a deux ans. Personality Crisis : One Night Only ne disait pas grand chose de ce qu’était Johansen et on ne pense pas que du haut de notre (à peine) demi-siècle on puisse apprendre grand chose à quiconque sur le New York des années 70. Il fallait y être pour le croire. Les Dolls émergent dès 1971 et s’offriront une formidable carrière de…. deux ans (trois, si on est sympa).

Il faut être mordu de cette époque pour écouter encore leurs deux albums parce que ce mélange de glam rock, de punk primitif et surtout de blues, est quand même à des années lumière des goûts de l’époque. Johansen, originaire de la classe moyenne, était un homme d’une culture infinie, un lecteur attentif, amateur d’architecture et lui-même acteur (modeste) de cinéma. On avait croisé son chemin lors d’un concert parisien à la Flèche d’or en 2011. Il ne nous avait alors rien dit de vraiment intéressant (“je suis très content d’être là”, ce qui en soi était déjà pas mal) mais avait traversé sa chambre d’hôtel puis la rue pour se rendre à la salle avec une grâce et une assurance qu’on avait rarement rencontrée chez un être humain. Johansen savait où il allait. Ou du moins, donnait l’impression de le savoir. Lorsqu’il s’habillait en Doll de New York, lorsqu’il se présentait sur scène, ce type était certain que c’était la bonne chose à faire. C’était sûrement son truc et c’est quelque chose qu’on a appris de David Johansen sans qu’il ait eu même à prononcer un mot. Le documentaire de Martin Scorcese ne dit pas autre chose. La famille de Johansen avait lancé il y a peu un appel aux dons afin de financer ses soins. Il se battait à la fois contre un cancer déclaré il y a une petite décennie et qui avait repris il y a quatre ou cinq ans, et plus récemment contre une tumeur au cerveau. Deux sales trucs.

Herbert Léonard, Hubert Loenhardt, était sûrement allé plusieurs fois à New York pour faire du tourisme. Il est mort deux jours après Johansen. Le chanteur strasbourgeois était beaucoup moins hype que Johansen et il n’y a, depuis son début de carrière en 1967, aucun autre artiste qu’y s’en soit réclamé. Son album le plus intéressant date de 1971 : après un terrible accident de voiture, Léonard fait équipe avec Gérard Manset, alors son agent artistique, et sort Trois Pas dans le Silence, un disque qu’on peut écouter. Mais son heure de gloire restera pour nous l’interprétation inspirée de Quand tu m’aimes, chanson qui nous hantera à jamais sortie en 1987 et dans laquelle Herbert Léonard fait l’amour sur scène :

Fébrilement je t´attends
Je suis en manque de toi
Je me languis de ton parfum
Sentir ta bouche effrontée
Épouser tous mes rêves
Dans un délicieux va et vient
Retenir nos élans
Pour que la nuit
N´en finisse pas
Tout oublier
Sous mes doigts impatients
Trouver ta voie sacrée
Je n´ai qu´un pays
Celui de ton corps
Je n´ai qu´un peché
Ton triangle d´or
Je découvre en toi
Toutes les audaces
Quand tu m´aimes

L’audace du texte (“le triangle d’or” incroyable osé en radio FM) est probablement ce qui approcha Herbert Léonard de l’art de la transgression des Dolls. (on n’a jamais compris du reste comment l’actrice du clip qui était brune pouvait avoir un “triangle d’or”).

Le rapprochement est étrange et sans queue ni tête. Il n’y a pas grand chose à garder musicalement chez lui, évidemment.

Ce qui n’est évidemment pas le cas chez REM, qui s’est aussi (encore) reformé l’espace d’un morceau. Ils avaient déjà joué ensemble il y a moins d’un an sur la scène du Songwriters Hall of Fame à New York et dans les mêmes conditions peu après. Et ils ont remis cela, pour la troisième fois en un an, dans leur ville d’Athens à l’occasion du passage d’un tribute band mené par leurs amis Michael Shannon et Jason Narducy. Tous les membres du groupe se sont retrouvés, alors que le tribute band rendait hommage à leur disque Fables of The ReconstructionBill Berry et Peter Buck qui étaient déjà sur scène ont été rejoints par Michael Stipe. Ils ont interprété Pretty Persuasion, Stipe partageant le chant sur ce morceau avec Michael Shannon. Pour ceux qui ne l’auraient pas reconnu, Shannon est accessoirement l’un des meilleurs acteurs de sa génération.

Tirée de l’album Reckoning, cette version de Pretty Persuasion ne restera pas dans les annales, mais c’est quand même mieux de finir comme ça que d’en rester sur des disparitions. On cherche tous un baiser, pas vrai ?

Crédit photo : Wikimedia

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