Ignatus / Dans Les Virages
[Ignatub / Inouïe Distribution]

9.1 Note de l'auteur
9.1

Ignatus - Dans Les ViragesBon, alors comme ça le rock est mort. Enfin, il parait ; on n’a jamais retrouvé son cadavre mais comme certains ne voient plus que des hordes de zombies s’attaquer à nos platines, ils en tirent des conclusions peut-être un peu hâtives. Et la chanson française alors ? Morte aussi, laminée elle par les rouleaux compresseurs rap, r’n’b et autres musiques hybridées qui envahissent le paysage musical comme autant de ronds-points de zones commerciales ? S’il ne faut en tout cas pas compter sur d’impersonnels jouvenceaux staracadémisés ou les fonds de bouteilles de soirées guindées d’où la musique sort rarement victorieuse, Ignatus lui, n’a pas l’intention de rendre les armes facilement. Bien au contraire, entre classicisme revisité et innovation réappropriée, Jérôme Rousseaux n’en finit plus de se réinventer ; et sa chanson française avec. Il faut dire que c’est un peu son métier ; bonjour la pression ! Vous pensez donc : le nouvel album du prof, lui qui multiplie conférences, ateliers d’écritures, résidences créatives et autres projets divers et surtout très variés autour de son art ; il n’a pas intérêt à se louper. Pas d’inquiétude, ça n’est pas vraiment le genre de la maison. Il suffit de revenir un instant sur Seul, le premier EP de sa seconde vie musicale en 1996 pour se rappeler -et s’en convaincre- qu’elle s’était lancée sur des bases aussi prometteuses que passionnantes, jamais démenties voire même régénérée depuis cette [e.pok].

D’ailleurs, le moule duquel est extrait Dans Les Virages, son septième album tout seul ou presque n’a fondamentalement rien de différent. On se gardera bien d’avancer qu’Ignatus n’a pas bougé d’un poil depuis le milieu des années 1990 mais force est de constater que sa chanson française, à base de bons mots, d’ingéniosité moderne et d’une certaine propension à vous ficher les frissons en soulevant des tonnes d’émotions n’a rien perdu de son efficacité, au contraire même. Écrits en partie lors de résidences en milieu médical ou inspirés par ces expériences, les textes de l’album s’articulent plus que jamais au plus près de l’humain, ses souffrances, ses lubies et ses espoirs mais toujours avec une grande délicatesse. Soyons francs : on n’est pas parti pour décortiquer un par un des titres tous aussi passionnants les uns que les autres ; les chroniques de Sun Burns Out sont déjà suffisamment longues comme ça et on repassera pour l’essai que cela mériterait. Ça n’est pourtant pas l’envie qui manque d’autant que pour qui suit l’artiste, il aime tant parler sur ses réseaux de la musique des autres que de la sienne. On y apprend par exemple que l’intrigant et quelque peu dada Chateau Mou dans lequel il est question de cheval en string, de pompier saoul ou de punch aux tripes est en réalité un texte issu d’un travail d’écriture sous contrainte, le genre d’exercice dont il assène régulièrement ses stagiaires. Pour autant, hors de question d’exempter l’exercice de tout sens au prétexte de bons mots et le texte nous invite à aller de l’avant sans passer trop de temps les yeux rivés vers le passé.

Inutile donc d’en dire trop : Dans Les Virages, véritablement charmeur, s’offre à l’auditeur et se laisse volontiers découvrir ; c’est aussi le plaisir particulier que procure son écoute. Les langues étrangères ont du charme, on les maitrise plus ou moins mais pour le commun des mortels d’ici, non parfaitement bilingue ou plus si affinité, seul le français permet cette immersion totale dans ces textes autochtones, particulièrement lorsqu’ils sont écrits avec tant de soin et de précision. Chez Ignatus, écriture, composition et interprétation sont indissociables et offrent une variété de combinaisons remarquables. Dans la lignée d’[e.pok], Dans Les Virages s’aventure régulièrement dans des incursions électro-acoustiques ne craignant pas à l’occasion de s’approcher de formes assez expérimentales, secouant sans vergogne cette bonne vieille chanson française. On retrouve alors de beaux liens de parenté ingénieuse avec les dernières productions de The Notwist ou celle du cousin québécois Jérôme Minière. Sous Un Ciel et son atmosphère quasiment trip hop s’accommoderait sans peine d’une série de remixes à la mode quand Souffle semble lui balayé d’un vent de liberté créative. Je Sais et son rythme minimal qui finit par s’emballer, Un Verre De Vin et ses accents sub-sahariens illustrent cet Ignatus funambule, toujours sur le fil à la recherche de cet équilibre entre tradition et modernité. Mais la pièce maitresse de ces évocations électro-acoustiques reste le formidable Et Toi qui nous laisse bouche bée ; un texte puissant accompagné pour l’occasion d’un breakbeat sourd sur lequel Ignatus s’essaye à la chanson valise, scansion-chantée d’une rare modernité parfaitement exécutée.

Alors bien sûr, on pourrait être tenté d’opposer cet Ignatus moderne et innovant, atypique hurluberlu, à l’auteur d’une poignée de chansons à la tendresse magnifique. Mais c’est justement tout la beauté et la force de cette personnalité fertile et unique et peu importe au final les préférences des uns et des autres. On ne les cachera pas : Dans Les Virages, album d’une belle modernité et aussi un album particulièrement touchant sur lequel Jérôme Rousseaux se livre peut-être comme jamais. L’Ombre arrivée en éclaireur n’offrait qu’un avant-goût somptueux d’une collection de chansons d’une rare puissance émotionnelle, le plus souvent jouées au piano et arrangées avec beaucoup de subtilité. En toute fin de disque, ce dernier titre souvent si particulier qui a la lourde charge de conclure un album en laissant la meilleure impression possible, Peut-être Lui porte un très beau texte de douleur et de deuil mais se trouve surtout magnifié par un instrumental digne des plus beaux morceaux (c’est peu de le dire) d’Eluvium mais c’est sans doute Les Mots qui retiennent encore plus l’attention. Quand d’autres ont fait chanter Jeanne Moreau ou Catherine Deneuve, Ignatus lui, se fait accompagner par… Isabelle Nanty ; oui, Mme Tuche. C’est qu’outre des origines meusiennes qui les rapprochent sans doute, la comédienne, comme Jérôme Rousseaux lui-même au fond, invite à dépasser les apparences rigolotes d’un personnage pour découvrir la profondeur avec laquelle elle déclame un texte une nouvelle fois particulièrement touchant et superbement mis en musique sur un ambiant cliquetant parsemé de quelques notes d’un piano Hollisien.

Si Dans Les Virages ne constitue en rien un tournant dans la belle discographie linéaire de l’homme-malabar aux favoris fournis, il regorge de belles sinuosités, arpentant comme le musicien les aime tant des sentiers vallonnés qui à chaque changement de direction peuvent réserver des surprises. Elles ne manquent pas ici tant, plus encore que sur l’album précédent qui en avait étonné plus d’un, Ignatus parvient à capter l’attention, nous emportant au cœur d’un disque fertile et fragile. Quand l’artiste captivant et le randonneur apaisé ne font qu’un, on comprend à quel point la chanson française est pour nous un patrimoine exceptionnel pour qui sait faire les détours nécessaires et l’arpenter hors des sentiers battus pour s’offrir des points de vue inoubliables.

Tracklist
01. Chateau Mou
02. Et Toi
03. L’Ombre
04. Les Guirlandes
05. Je Sais
06. Souffle
07. Un Verre De Vin
08. Mes Mots
09. Elle Tricotait
10. Ici C’Est Bien
11. Sous Un Ciel
12. Peut-Être Lui
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