Il n’est pas dans nos habitudes de trop nous pencher sur les album live. Entre les albums remixés, les versions augmentées – manières d’accroitre artificiellement la durée de vie de l’exploitation par du surplus – et tous les autres albums d’une “to listen list” qui s’allonge de semaine en semaine, on passe souvent notre tour. C’est d’autant plus vrai lorsque ces premiers offrent parfois peu de valeur ajoutée. Pas cette fois. Avec une artiste aussi difficilement classable que Kelela, chanteuse marinant sa voix soul dans un bain glacé de musique électronique décloisonnant le r’n’b, on aurait pu penser la sortie d’un simple mix comme les plateformes de flux en proposent régulièrement. C’est donc avec étonnement – mais une certaine logique, le recul venu – qu’elle reprend une partie de son répertoire en dénudant ses instrumentales pour l’acoustique du Blue Note Jazz Club, avec un orchestre de poche. C’est une mise à l’épreuve, un défi se rapportant aux espérances premières de jeunesse. Seule dans la nuit de la scène, la voix ne peux mentir.
Le bleu se voit sans modération
C’est donc dans une robe de jazz que l’on retrouve la discographie de Kelela. Et on ne l’a jamais entendue comme cela. Le paysage change, passant de l’anthracite au bleu; mais on reconnaît le chemin que dessine sa voix. L’électronique n’est d’ailleurs pas parti; il s’est juste blotti, en catimini. Cet album de jazz constitue donc en somme une excellente porte d’entrée possible pour cette artiste de l’air, notamment pour habituer des oreilles peu à même de connaître les expérimentations de cette nouvelle génération d’artistes comme elle et FKA twigs – artistes transgenres de l’étrange – ayant débuté avec des logiciels dans une chambrette. L’ambiance est intimiste, feutrée, chargée d’un feu endormi. Dans l’alcôve, nous ne sommes que pénombre. Ici, c’est Greenwich, les gens ont l’haleine mentholée, et la voix de Kelela envoûte comme un sortilège. C’est une voix sensuelle des faubourgs – une voix qui a connu la rue – mais se refusant à la vulgarité de nos jours, dérogeant aux attendus.
L’enregistrement s’est déroulé sur deux sessions indiscernables au montage. C’est donc le vrai qui parle. Alors oui, on se coltine un petit sermon de notre temps, un peu misérabiliste, à la démocrate. Mais si sincère aussi. Et puis la voix est si enchanteresse qu’on est prêt à avaler n’importe quelle couleuvre. Même les échanges avec la foule sont sympathiques, rajoutent à l’embaumement chaleureux de l’album. On vogue en hautes sphères. Janet, Lauryn Hill, Whitney, Amel Larrieux, elle… Qu’est-ce qu’ont déposé les anges sur la gorge de ces femmes ? On nous souffle : de la dentelle.
Quand le jazz s’allonge
Nous sommes vaincus, et c’est à la petite cuiller que l’album nous mange ; par bouchées précieuses, petites. C’est pas 30 Years de jazz qu’elle porte dans sa voix, mais bien un siècle. On se situe sur la rive intimiste de Jim Mullen. La harpe de Love Notes nous remémore avec émotion Always Returning de Brian Eno. Dans ces morceaux plus jazzy, on pense parfois au producteur français LaBlue et ses travaux avec Astrønne. Parfois, c’est rideau de basse à la Jaco Pastorius, lit d’harpèges à la Susume Yokota, et on s’allonge dessus. L’onirisme des cordes de Raven ne va pas sans s’accoutrer de perfidie. L’album est un petit modèle d’équilibrage minimaliste, alternant une atmosphère à l’autre. Il va piano, et pourtant l’heure et quelque file, généreuse. Le public est évidemment acquis.
C’est bien connu, le jazz apporte maturation, sagesse. La douleur y apparait apaisée, cicatrisée par un regard de lune. “It’s a twisted circle you confuse with love“, oui. De cette histoire d’amour, on reste collé aux stances, alors qu’on doit bien avouer qu’on passe au-dessus, la plupart du temps. Sur Furry Sings the Blues, reprise de Joni Mitchell dont l’écriture naturaliste mérite étude, on est à deux doigts de lâcher la routine pour la bohème galante. Nous revient la phrase de Jack Kerouac, Sur la route : “J’avais envie d’être un Mexicain de Denver, ou même un pauvre Jap accablé de boulot, n’importe quoi sauf […] un homme […] désabusé. […] J’avais envie d’être Joe.” Les frissons courent, car l’album respire.
On ne sait donc toujours pas la recette d’un bon album live. In The Blue Light est bon car il est tout simplement vivant. Il donne envie de se précipiter pour re-écouter les albums précédents, damant le pion de nos chères têtes de liste. C’est plutôt bon signe.
02. Raven (unplugged)
03. Take Me Apart (unplugged)
04. Bankhead (unplugged)
05. Waitin’ (unplugged)
06. 30 Years (unplugged)
07. All the Way Down (unplugged)
08. Furry Sings the Blues (unplugged)
09. Blue Light (unplugged)
10. Love Notes (unplugged)
11. Better (unplugged)
12. Cherry Coffee (unplugged)

