Le chanteur et compositeur anglais Bill Fay est mort à 81 ans. Le 22 février 2025. Nous avons appris sa mort presque au moment où elle se produisait, ce qui en dit long en soi sur le parcours accompli par l’artiste depuis sa “révélation” en 2005/2012 (et la sortie de Tomorrow, Tomorrow, Tomorrow). Sa carrière aura été courte et longue à la fois. Longue parce qu’elle a démarré techniquement au milieu des années 1960, en 1967 précisément, époque à partir de laquelle ce jeune type de 25 ans sort coup sur coup un single puis deux albums (chez Deram, une filiale de Decca Records), qui passent totalement inaperçus et se vendent très mal. Cette carrière se poursuit jusqu’à la sortie en 2020 de son magnifique album Countless Branches, notre préféré mais qui marquera mondialement (et chez les critiques indépendants) un petit essoufflement de son… retour de flamme. Fay aura été actif entre 1967 et 2025, ce qui fait tout de même pas mal de temps. Sauf qu’il aura agi sous le radar entre 1970 et 2004-5, soit une des éclipses les plus longues de l’histoire de la pop. Bill Fay a juste composé ses chansons et ses morceaux pour personne. Son insuccès de la fin des années 60 l’a coupé de l’industrie du disque et l’aura ramené à une vie qui correspondait parfaitement à ses enregistrements : une vie de modestie et de normalité. Il n’aura pas insisté.
Il a été gardien de parc à Londres, jardinier si on veut, poissonnier dans un petit supermarché. Il a eu des enfants et les a accompagnés dans leur enfance. Mais n’a jamais tout à fait perdu cette envie de composer, de chanter et d’écrire, ce qui laisse à penser qu’il y a encore des centaines, voire des milliers d’enregistrements auxquels on a pas eu accès dans les tiroirs. Sa redécouverte véritable se produit en 2012 avec l’album Life Is People, autour duquel la planète indé s’emballe, y voyant l’œuvre d’un artiste injustement oublié depuis plus de quarante ans et dont la discographie le situerait quelque part entre Nick Drake et Randy Newman, soit au panthéon des compositeurs poétiques et pop les plus inspirés du monde. Depuis cette date (2012 donc), la mécanique industrielle s’est mise en marche, ressuscitant à travers des rééditions (soignées) et des compilations, une bonne partie des trésors cachés de Bill Fay. Et ce qu’on peut dire à l’écoute désordonnée et presque excessive (tout est arrivé si vite) de ce que Bill Fay a produit hier et aujourd’hui, c’est qu’il ne s’agit nullement d’un phénomène d’emballement médiatique comme on en connaît parfois, ni d’une hype qui viserait à ressortir des limbes du passé un type paumé pour en faire une belle histoire. Bill Fay aura eu plus de chance que les autres miraculés du temps. Il sera parvenu à l’aube des ces années 2010 en bonne forme, et en capacité encore de signer quelques grands disques. Life Is People, puis Who Is The Sender, sont des albums qui honorent sa legacy et n’ont rien à envier à ses premiers disques. Ceux-ci, qu’on peut retrouver désormais en l’état mais aussi dans des compilations de travaux de jeunesse assez incroyables (la compilation Still Some Light Part 1 est incroyable, la Partie 2 regroupe des enregistrements plus récents de 2009) sont dans le ton de l’époque : riches en guitares texturées, portées par un piano léger et poétique, imprégnées d’un air bucolique et quasi magique parfois, mais aussi d’une fraîcheur et d’une vigueur redoutables. Bill Fay agit dans un registre assez proche de la pure pop d’un Ray Davies mais avec une forme de mélancolie et de langueur désabusée qui nous renvoie (malgré elle) à sa destinée contrariée. On peut comprendre en un sens pourquoi l’histoire est passée à côté une première fois et on peut comprendre pourquoi ce type qui émerge à soixante ans passés est devenu le visage d’un comeback miraculeux et inattendu. Bill Fay n’a jamais cessé d’écrire et de chanter. Il l’a fait pour lui, malgré l’oubli et l’indifférence. Par delà la beauté de ses compositions, son destin est le symbole d’un rock qui est désormais condamné à agir dans la marge et à briller dans le noir.
A l’heure où il tire sa révérence, plutôt que de maudire son insuccès, on se réjouit d’avoir connu Bill Fay, d’avoir vu son visage et entendu sa voix, on se réjouit d’avoir écouté ses disques et de savoir qu’ils sont désormais sur quelques centaines d’étagères pour de longues années. Bill Fay est mort mais il aura eu cette chance de pouvoir faire partager son travail pendant près de deux décennies contemporaines, d’être aimé, chéri et loué, comme peut-être aucun autre. On évoquait il y a peu la légende noire de Jackson C. Frank qui est né la même année et qui n’aura rien connu de tout ça. Combien de Bill Fay ne remonteront jamais à la surface ? Combien de Bill Fay perdus et inconnus sur Bandcamp ? Tout ceci tient de la tragédie et du miracle, comme la pop. On aura connu Bill Fay.
Les albums de Bill Fay
Photo : dessin d’Erica Parrott via Wikimedia

