De l’eau a coulé sous les ponts depuis le dernier album véritable de De La Soul, and the Anonymous Nobody…, c’était en 2016. Des larmes aussi puisque le groupe a perdu son Plug 2, Dave Jolicoeur, il y a un peu moins de deux ans. On se demandait évidemment si le groupe allait se relever du décès de l’un de ses trois fondateurs mais il semble que l’épouse de ce dernier (le dialogue est repris dans l’album) ait demandé aux deux hommes de ne laisser s’éteindre la flamme pour ne pas que leur copain meure une seconde fois. Cabin in The Sky fait mieux que ça : c’est un album d’une finesse extraordinaire, animé par le feu sacré, réjouissant et solaire, d’un groupe augmenté, comme à son habitude, de multiples contributions et featurings, mais aussi un groupe qui se réorganise en direct autour de la disparition de son copain, réfléchit sur l’au-delà et le fait avec cette étincelle dans le cœur qui le rend depuis ses débuts unique au monde.
Le disque commence de la meilleure des manières avec une contribution de l’acteur Giancarlo Esposito, figure majeure du cinéma black américain (The Boys, Do The Right Thing, The King of New York,…), qui est embauché pour faire l’appel dans une classe casting imaginaire. Les noms des collaborateurs à venir s’égrènent, Killer Mike, Nas, Q-Tip, Common, etc, en passant par Mercer et Mason, les deux membres restants de De La. Sur la fin et après quelques minutes assez amusantes, Esposito appelle Dave, le membre manquant… qui évidemment ne répond pas. La “focale” musicale s’élève alors vers les cieux où on a le sentiment que Plug 2 veille et contemple le monde. Le montage est remarquable et conduit, comme dans un rêve, à l’excellent Yuddontstop qui explicite en beauté les motivations du trio devenu duo. Le disque entier s’inscrit ainsi dans une entreprise de prolongement de l’héritage de De La Soul. L’émotion reviendra à plusieurs reprises (le disque incorpore quelques citations du disparu), amenant assez souvent une profondeur et une forme de tristesse d’une grande justesse aux morceaux, sans que Cabin In The Sky sonne jamais comme un mausolée ou un disque d’hommage mortuaire.
En raccordant l’album à son univers (interrompu) Art Official Intelligence, De La Soul signifie également que ce disque est aussi et surtout juste un disque de De La Soul, normal, un disque où les deux membres occupent par la force du souvenir et de l’énergie qui “descend sur eux” le troisième sommet du triangle manquant. Cette petite théorie, essentielle ici, est exposée clairement et brillamment sur Yuhdontstop, on y reviendra pas. “The magic will always remain 3. Because the magic is simply De La“. Ceci étant dit et posé, l’auditeur se retrouve avec plus d’1H10 d’un hip-hop old school pétillant et fantastique dont on peine toujours à rendre la vigueur, l’énergie et la portée dans une simple critique.
Les productions sont parfois très simples et presque minimalistes (Good Health, par exemple, un “morceau comme un autre”, juste bon et sans doute pas si génial) mais moralement et techniquement irréprochables. La moindre des plages est bien fichue, bien écrite et porteuse d’un message honnête, nourri de vérités universelles et d’excellentes intentions.
They say all just speak, so strive to speak healthy
I was told in life to serve truth directly
True wealth come from good health and wise words
You gotta take better care of yourself and speak healthy
All just speak, so, yo, speak healthy
I was told in life to serve truth directly
True wealth comes from good health and wise words
Take better care of yourself and speak healthy
chante Posdnuous (Mercer). Les textes sont riches, sonnent bien, avec des mots qui brillent et s’entrechoquent. C’est à la fois classique, un peu attendu de la part de De La, souvent efficace et bienvenu, plus rarement mou du genou et guimauve (Just How It Is). “We not designed to be ancient/ Keep it new like wet paint scent/ We’re colorful, and yet from Day-Glow, we departed.” entend-on sur The Package. Les pièces transpirent l’humanité, la chaleur humaine, la solidarité. A Quick 16 for Mama voient Mercer et Killer Mike nous raconter l’histoire de leurs… mamans, et c’est beau (et tendre) à en pleurer. Ce qu’on trouverait gnagnan et peut-être ridicule partout ailleurs est ici sublimé et négocié avec une maîtrise et une franchise extraordinaires. Les prods s’ébrouent entre funk, soul, hip-hop, usant du mélange des voix des MCs, des choristes ou de samples incendiaires comme le Cruel Summers Bring Fire Life, qui vient s’appuyer sur la reprise de quelques mesures du single de Banarama pour se rendre immédiatement sympathique. Avec une touche de Quincy Jones et de Roy Ayers, on fond littéralement. D’aucuns trouveront cela facile et mièvre mais… on aime bien.
Dans un registre plus funk, Day In The Sun, avec Q-Tip et Yummy Bingham est aussi chaud qu’un proto rap princier. La chanson se hisse facilement à la hauteur de son titre pour nous donner l’impression véritable qu’on se dore la pilule au soleil. La prod rajoute même quelques chants d’oiseaux pour renforcer l’immersion. On retrouve ce sentiment de bonheur nostalgique sur l’excellent Different World, qui vient chercher un peu de groove chez Jermaine Jackson. On navigue toujours chez De La dans un univers sonore intemporelle mais ultra référencé et qui garde un orteil voire deux ou trois dans ce qu’on pourrait considérer comme l’âge d’or des musiques noires. Ces références amènent une ambiance et un côté feutré qui n’empêchent pas qu’on continue parfois de se fendre la pêche, de danser connement, de faire l’amour ou de courir après un lapin blanc imaginaire. Sur le disque, cette quête du petit truc qu’il nous faut est symbolisé par le Patty Cake qui agite tout le petit monde de la chanson. S’il y a un message ici, c’est que la vie continue, avec ses défaites, ses mirages, ses traumas, qu’il faut garder sa ligne, courir après la vérité ou la dire, tenir le cap et compter sur les siens. The Silent Life of A Truth constitue l’un des sommets narratifs du disque. Ce n’est pas la chanson la plus mélodique et variée des vingt mais elle claque sur un rythme binaire et balance sa vérité (silencieuse) comme un jeu de balancier piqué à feu… Day One. Les featurings font mouche à chaque fois. On citera avec EN EFF et Black Thought, l’un de nos préférés, cuivré et qui parle de la concurrence, de l’industrie du disque qui, dans sa chute, a oublié de les enrichir, des rivalités et jalousies. Ce ne sont pas des thèmes si fréquents chez De La mais le disque parle aussi de ce qu’est devenu le rap business et d’où le regarde désormais les membres de De La.
La figure de Dave revient habiter certains morceaux plus spirituels depuis l’évident et quasi religieux Believe (In Him) jusqu’à l’oecuménique et magnifique Yours, morceau délibérément tourné vers l’amour et la tendresse pour le monde qui s’annonce. Le final atteint à cet égard des sommets avec l’implorant Palm of Hand, qui s’apparente à un questionnement sur le sens de la vie, et l’enchaînement parfaitement réussi sur un Cabin In The Sky, introspectif et tout entier dédié à la mémoire du camarade disparu. L’émotion (positive) est palpable. Le duo développe cette idée de “cabines in the sky”, sorte de petits bungalows confortables et paisibles où se rendent les âmes qui glissent de la vie à la mort. Cette vision de l’au-delà est à l’image de De La, presque insouciante et souriante, pleine de douceur et de simplicité. Le dernier morceau Dont Push Me est largement chanté, et à la surprise général, par le défunt qui communique avec nous depuis “sa cabine”. C’est un coup de génie et un miracle spirite qui précipite le disque dans une sorte d’état de plaisir surnaturel.
Dont push me, cause i’m close to the edge, chante nonchalamment Dave. Les autres lorgnent sur les formes d’une nana qui passe. Une ligne de clavier traverse le morceau en pétillant et c’est du grand grand art, comme si la force du duo avait réussi, l’espace de quelques minutes, à faire renaître les morts. C’est la force de ce hip-hop là, nourri de décennies d’expérience, que de nous servir de telles sensations. Cabin in the sky n’est pas en soi l’album du siècle (il y a quelques petits morceaux assez anodins) mais il nous offre aussi pas mal de moments vertigineux et un sentiment de réconfort absolu. De La Soul fait des miracles et met tout le monde autour de la table. Amen.
02. Yuhdontstop
03. Sunny Storms
04. Good Health
05. Will Be
06. The Package
07. A Quick 16 for Mama
08. Just How It Is (Sometimes)
09. Cruel Summers Bring Fire Life!
10. Day In The Sun (Gettin With U)
11. Run It Back ! feat. Nas
12. Different World feat. Gina Loring
13. Patty Cake
14. The Silent Life of A Truth
15. An Eff
16. Believe (In Him)
17. Yours feat. Common and Slick Rick
18. Palms of His Hand feat. Bilal
19. Cabin in The Sky
20. Dont Push Me
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