Double Nelson carbure au Round Up

Double Nelson - erreur 89450 Dans un match de catch, la Double Nelson est souvent synonyme de mort certaine. Le dominant enveloppe sa victime façon boa avec les bras et l’enserre en menaçant de lui briser la nuque. Cela fait un peu plus de trois décennies maintenant que le duo Nancéen (et couple à la ville) Catherine et Pascal Hubert tente de restituer pour le bonheur et l’inconfort de tous cette sensation étrange de manquer d’air et d’être à deux doigts de périr d’une manière originale et… charmante. On plaisante à peine. Les expérimentations soniques (et vidéo) de Double Nelson résonnent, depuis trente ans, comme une illustration pratique et quasi parfaite de ce que David Thomas, le leader du Pere Ubu, et vraisemblablement avec le Einstürzende Neubauten l’un des plus grands groupes expérimentaux de l’histoire contemporaine (après Can peut-être), désignait sous le nom d’avant-garage, soit un mélange à peu près indescriptible mais détonnant et politique de punk, de kraut-rock, de musique électronique et de… funk. Les Français, comme ceux-là, ont fait de leur existence une quête où la musique a pour ambition de rendre comme elle peut la sensation de vivre au cœur d’un monde à moitié dingue, industriel et post-tout où la folie, la violence mais aussi l’amour menacent à tout moment de vous tomber dessus.

Décrire la musique de Double Nelson est aussi inepte que de tenter d’assembler une compil en 10 titres de The Fall. Le groupe fait partie de ces curiosités qu’il vaudra toujours mieux écouter que commenter, ce qui n’empêche pas d’accueillir son nouvel album, Erreur 89450, avec notre verbiage habituel. A l’échelle de l’hexagone, le travail de Double Nelson fait immanquablement penser à un héritage radicalisé (et abouti) de ce que faisait Sloy il y a quelques décennies : un dynamitage en règle, sonique et antimélodique mais aussi conquérant et dansant, de tout ce qui peut et a pu incarner la pop et le rock dans notre pays. Les basses sont lourdes et les guitares mordantes. Les synthés et les machines dessinent un paysage poisseux et crépusculaire qu’éclaircissent à peine les voix humaines. Certains titres du nouvel album sont trompeurs : Love Boat, où personne ne s’amuse, un Keep Cool angoissant ou le peu macronien We Work, sans rapport avec la plateforme collapsée américaine. L’univers de Double Nelson est déviant, agité et foncièrement alternatif. Il bouscule, dérange et rudoie l’auditeur au point que celui-ci est amené, sur chaque mesure, à interroger son rapport au réel. Le vinyle est sorti ce weekend chez Face Cachée et le single Round Up lui tient lieu de carte de visite.
Le morceau est racé, répétitif et habité par cette manie de voir le mal en toutes choses. La voix trafiquée de Pasc(al) ne laisse aucune chance à la repousse tandis que la rythmique assomme la végétation alentours. Avec Double Nelson, on a le sentiment que le Nancy d’aujourd’hui est à mi-distance du New York de la fin des années 70 et du Berlin du début des années 2000, une anomalie spatio-temporelle, mi-électrique, mi-organique, dont la singularité se déplie chaque année avec insolence, et malheureusement dans l’indifférence presque générale.
Il serait temps avec cette Erreur 89450 de rendre justice à l’injustice et d’enfin porter ces poisons à nos lèvres.

Ecrits aussi par Benjamin Berton

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