Le triomphe de Tristesse Contemporaine à la Maroquinerie (Paris)

Tristesse Contemporaine live 2022Les temps sont tristes, sombres, déprimés et déprimants. C’est dans ce contexte d’un interlude musical entre deux ou trois fins du monde possibles que les Tristesse Contemporaine ont fait leur grand retour à la Maroquinerie afin de présenter leur fantastique, hédoniste et dansant nouvel album, United.  Et ce fut un triomphe, véritable, glorieux et enivrant de bout en bout. Lancé dans un ambiance club par un DJ set typiquement parisien mêlant électro rétro, disco, techno allemande et standard pop transgenres (Talking Heads), le trio splendide, augmenté d’un solide batteur barbu sur scène, Mathias Fisch, s’engageait dans une première partie de set endiablée et fougueuse autour de leur nouveau disque.

Si l’entrée en matière Nothing Left To Win, manquant un poil d’impact et d’amplitude, se situait un cran en dessous de sa version enregistrée, le groupe ralliait ensuite à son enthousiasme conquérant et à sa cause un public enchanté de lâcher prise sous les coups irrésistibles de Sly Fox, Midori et d’un Rude! magistral, qui achevait de révéler la transformation de la jusqu’ici timide Narumi en une chanteuse radieuse, appliquée et envoûtante. A ses côtés, c’est évidemment l’indépassable Mike/Mau qui tenait le manche/micro. Bras nus en grâce et polo marine à liseret rouge Fred Perry impeccables d’élégance, le chanteur anglais n’avait pas besoin de forcer son talent sur des titres, nouveaux et anciens, qui mettaient naturellement en valeur la flexibilité de son chant, la richesse de ses influences et (pour ceux qui y prêtent attention) la qualité de son écriture. Entre un chanteur décontract et un clavier japonais en majesté, Leo Hellden n’était pas en reste, même si moins mis en évidence sur la première partie du set, en occupant de sa présence impavide un espace rythmique tourné vers la dance et la fête, avant de s’affirmer lui-même en guitar hero près à en découdre avec la virtuosité électrique d’un Stephen Malkmus.

Tristesse Contemporaine – England

Tristesse Contemporaine ne se contenta pas d’offrir une première sortie royale et publique à ses nouveaux morceaux. Le groupe enchanta la foule, principalement dans un registre exalté et uptempo, mais en s’assurant que tout le monde se sente à l’aise, ait le sourire et la banane et surtout ressente cette sensation toujours intéressante que le moment était priviligié et exceptionnel. La première demie-heure s’ébrouait ainsi comme dans un rêve avec la sensation accélérée qu’on n’avait plus dansé comme cela depuis deux ou trois ans, dominée par la modernité radicale et évidente de morceaux au potentiel imparable tels qu’un England (qui mériterait qu’on ressuscite le Top 50 pour qu’il en prenne la tête) ou, plus loin, un X-Raver incroyables. Aidé par un Running, un brin moins enlevé et un peu fait pour ça, le groupe amorçait sans qu’on s’en rende compte un mouvement vers une excellente relecture du reste de sa discographie.

La deuxième partie du set était lancée avec un Dem Roc cataclysmique et à la rythmique claquante et assassine (sur Stop and Start), puis par un épique I Do What I Want, sublimé par les reprises de Narumi, et un Stay Golden remarquable et à l’énergie revisitée pour l’occasion. On se rendait vite compte que l’esprit club ne cèderait rien à l’arrivée des guitares et du rock. Leo Hellden et Mathias Fisch réussissaient parfaitement à nous conduire d’un univers à l’autre et à rebours, sans qu’on perde aucunement l’envie de s’amuser. On réalisait alors qu’à la tête de quatre albums en dix ans et quelques, le groupe se trouvait  assis sur un tas d’or : des compositions à la variété et à l’efficacité redoutables, susceptibles de déclencher l’hystérie avec facilité, mais aussi de s’inscrire, contre les apparences, dans un récit riche, cohérent et qualitatif à l’image d’un I Didnt Know, juste un peu plus glaçant que les autres et qui aurait pu figurer aussi bien sur le dernier album que sur le premier.

Tristesse Contemporaine – X Raver 

Tristesse Contemporaine live 2022Entre saillies punk, dub, hip-hop et une version magistrale d’un Ceremony, croisant cette fois un peu plus que les fantômes d’Alan Vega et de New Order, Tristesse Contemporaine offrait à la salle surchauffée un spectacle d’une puissance infectieuse, tout en paraissant animer une soirée entre amis ou un goûter d’anniversaire. La désinvolture de Mike continuait d’émerveiller, tandis qu’il passait d’un rôle à l’autre sans effort, glissait de Manchester aux dancehalls de Kingston, en passant par les clubs new-yorkais et les brumes de Bristol. En proposant une sorte de musique et de fête globale, Tristesse Contemporaine réalisait son projet syncrétique, artistique et transnational, d’une musique défiant les genres et les appartenances, pour divertir avec intelligence, détourner l’attention de l’époque et mettre de la couleur là où il n’y en avait pas.

 

Paradoxalement, en apesanteur, le set allait chercher sa conclusion en rappel, quelque part une décennie en arrière, en ramenant jusqu’à nous Hell Is Other People et l’incroyable Daytime Nightime, joyaux cold wave façon Cabaret Voltaire ou Wire, comme s’il s’agissait d’hymnes sacrés. Mike enfilait pour l’occasion à nouveau son masque d’âne pour entonner l’un de ses refrains les plus justes :

I just keep crashing
Living on my rations
The bullets and the roses
Devil and the poses
Don’t know where my ghost is
Don’t know where my home is
Guess we never chose this
I’m in the sea with Moses
Looking for my roses
I guess it’s never hopeless
The bullets and the passion
Devils and the poises
This has never happened
Nothing ever happens
Nothing ever happens
Daytime, nighttime
Nighttime, daytime
We do it all at the same time

Exprimant et ré-exprimant à travers ses textes, cette idée selon laquelle dans un monde en décomposition, miné ou par l’ennui ou par les crises, il valait mieux être ici qu’ailleurs, célébrer que se lamenter et continuer à aimer plutôt que de se renfermer sur soi.

Tristesse Contemporaine – Ceremony

En plus d’offrir un spectacle incroyable à ses fans, Tristesse Contemporaine signait un retour si pas révolutionnaire un brin à contre-courant de la sinistrose ambiante et ouvrant de grandes perspectives d’avenir. Après dix ans d’existence, se réinventer à ce point et avec autant de bonheur est un miracle. On n’incitera que trop à aller voir ces quatre là sur scène l’an prochain (sûrement) pour se donner un coup de boost au derche ou ailleurs.

Photos et Vidéos : Dorian Fernandes pour SBO.

close
Recevez chaque vendredi à 18h un résumé de tous les articles publiés dans la semaine.

En vous abonnant vous acceptez notre Politique de confidentialité.

More from Benjamin Berton
Personne ne se souviendra de Dave Kusworth (1960-2020) et c’est tant mieux
On se souviendra d’Iggy Pop. On se souviendra de Mick Jagger. On...
Lire la suite
Leave a comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *