Weezer / OK Human
[Atlantic Records]

8.8 Note de l'auteur
8.8

Weezer - OK HumanA force de casser du sucre, roux et bien mérité, sur le dos de Weezer depuis des années, on en avait oublié à quel point le groupe américain pouvait être bon, brillant et rigolo. On s’est souvenu de la même manière que plus des 2/3 des gens qu’on connaît trouvent que la musique de Denim ou de Go-Kart Mozart est une infamie. Plus le temps passe et plus les figures de Rivers Cuomo et de Lawrence se ressemblent dans une même manière loufoque et second degré (pour le premier surtout) de célébrer les musiques populaires, la toute puissance des hits parade et un amour rétrofuturiste de la pop. L’un et l’autre évoluent dans une synthpop suroutillée qui évoque des années 80 qui n’ont jamais existé vraiment, en en surlignant les contours de manière pompière et grandiloquente, aux confins d’un génie souvent ridicule et amoureux du grotesque.

Avec son quatorzième album studio, Weezer signe rien moins que son meilleur album depuis un bon million d’années. Leur précédente tentative de revenir à une pop mainstream faite de jolies mélodies, de morceaux accessibles et qu’on peut chantonner sous la douche, seul ou accompagné, avait donné lieu à un Black Album quelque peu tordu et raté. C’était il y a deux ans à peine. Cette fois, et avant la sortie annoncée (puis repoussée) d’un album métal, Van Weezer, qui sent la fausse bonne idée, Cuomo propose un disque composé au piano, richement orchestré et qui ravira les fans de la première heure. OK Human, qu’on imagine nommé en opposition au OK Computer de Radiohead, sonne comme une célébration de la grande pop orchestrale des années 60 et 70, un retour aux harmonies en escalier, aux effets de manche chantés et aux chansons douces. D’où qu’on se place, c’est une chose qui est ici extrêmement bien exécutée, avec beaucoup d’application, une inspiration intacte et surtout une quasi totale d’ironie. L’ouverture, All My Favorite Songs, est parfaite. Le refrain est archétypal et génial à sa façon :

All my favorite songs are slow and sad
All my favorite people make me mad
Everything that feels so good is bad, bad, bad (hey, hey)
All my favorite songs are slow and sad
I don’t know what’s wrong with me (ooh, ooh, ooh)
I don’t know what’s wrong with me (ooh, ooh, ooh)

Il tient lieu de programme en demi-teinte : Weezer explore la mélancolie par sa voie tubesque, sa voie pétillante et il se connecte en faisant ça avec une longue tradition pop qui n’excluait pas l’expression d’une certaine intelligence attristée à travers une forme de luxuriance et de pétulance pop.  Le début d’album est endiablé et exemplaire. Aloo Gobi est formidable dans sa recréation des années 80 et Grapes of Warth emballé avec la grâce et l’efficacité d’un Tears For Fears. Sur Numbers, Cuomo propose rien moins que le plus beau morceau de Coldplay entendu depuis plus de dix ans. C’est à la fois kitsch, terriblement mainstream mais exécuté avec un tel niveau d’engagement et un tel talent qu’on ne peut que craquer et céder à cette facilité coupable. Qualifier ce morceau d’irrésistible n’est pas qu’une formule journalistique : Weezer agit sans double fond et accède avec ce disque à une pureté pop époustouflante. Sur Playing The Piano, on croit entendre une collaboration intime entre Elton John et Bernie Taupin, avant que la pièce ne tourne au burlesque. Weezer invente une pop néoclassique qui en lassera certains très vite mais qui ne faiblit à aucun moment. On pourrait glisser le sublime Mirror Image sans trop de mal sur la cultissime Music For A Royal Wedding de la BBC qui avait accompagné le mariage du Prince Charles et de Lady Di.

On ne va pas passer les titres en revue un à un mais le disque ne faiblit jamais, ce qui n’était pas arrivé avec Weezer depuis longtemps. Généralement, le second degré reprenait le dessus et venait ruiner l’effet initial, quelques chansons plus faibles ou carrément écœurantes venaient ruiner les effets du groupe. Mais pas cette fois. Il y a bien quelques titres un poil moins intéressants ou “too much” (le guimauve Bird With A Broken Wing ou le rasoir Here Comes The Rain par exemple) mais Ok Human tient ses promesses et trompe l’exercice de style pour s’imposer comme un vrai disque de belle pop traditionnelle. Difficile parfois de ne pas sourire aux textes quasi parodiques que Cuomo entonne comme s’il était habité par ce qu’il raconte :

Here comes the rain
Oh, it’s gonna wash all my troubles away
Here comes the rain,
Oh, it’s gonna wash all my troubles away

I got dirty
Just another part that bit the dust
In the mirror, I could not recognize myself
The person I’d become

Mais cela n’est jamais pire que ce qu’on entend VRAIMENT dans l’univers mainstream et respire l’amour à tous les étages. La parenté d’intention avec le travail de Lawrence sur Go Kart Mozart est particulièrement intéressante. En documentariste pop, Cuomo fait comme ces historiens ultra doués qui produisent des oeuvres de genre “à la manière de”, tant par respect que par goût, mais qui réussissent, dans leur folie, à dépasser en intensité le statut de copistes et à révéler un art à part entière.

Ok Human est une curiosité qui fait voyager dans le temps et nous fait toucher du doigt ce qu’il y avait de foncièrement bon dans le monde parfait de Hal David, Burt Bacharach et consorts.

A l’échelle de la pop actuelle, c’est un petit pas en arrière qui est sonne comme un joli mouvement vers l’avant.

Tracklist
01. All My Favorite Songs
02. Aloo Gobi
03. Grapes of Wrath
04. Numbers
05. Playing The Piano
06. Mirror Image
07. Screens
08. Bird With A Broken Wing
09. Dead Roses
10. Everything Happens For A Reason
11. Here Comes The Rain
12. La Brea Tar Pits
Ecouter Weezer - OK Human

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