Pere Ubu / The Long Goodbye
[Cherry Red Records]

9 Note de l'auteur
9

Pere Ubu - The Long GoodbyeLe dernier album du Pere Ubu n’aura pas lieu ou du moins ce ne sera pas celui-là. C’est à la fois dommage parce que The Long Goodbye aurait fait un beau point final à une aventure de plus de quarante ans en tout point remarquable, et une bonne nouvelle en soi car le leader a privilégié une autre voie, tout aussi respectable : la vie. Il y aura d’autres albums du Pere Ubu après The Long Goodbye, ce qui n’enlève rien à la solennité de celui-ci et à son statut d’album crépusculaire ultime. Composé, écrit et chanté comme s’il devait précéder la mort de son leader David Thomas (malade en sursis alors, avant qu’un traitement remanié ne lui sauve la mise), The Long Goodbye est un album qui vise, selon son compositeur, à nouer les fils (brisés ou emmêlés) de l’histoire ensemble et à « résumer » et conclure à la fois le parcours musical de ce groupe d’hommes et de femmes assemblés et désassemblés pour écrire la musique du siècle futur.

Par-delà l’effet d’annonce et le côté mélodramatique, le disque est monstrueux d’intelligence et d’audace. C’est un disque à la complexité extraordinaire et qu’on ne peut prétendre avoir épuisé après trois semaines d’écoute intensive. Il est probable que ceux qui ne supportent pas Pere Ubu depuis des décennies le trouveront affreux, prétentieux et globalement inécoutable. Dans la discographie du groupe, il se situe assez près des premières années, à ce point jamais dépassé où Thomas tente de cerner ce qui « fait chanson » et jusqu’à quel point on peut désarticuler le bazar pour que seule l’émotion perdure. The Long Goodbye embarque, par-delà son contenu musical et sa portée « avant garage », une réflexion frontale sur ce qu’il reste à voir de l’Amérique d’aujourd’hui et du spectacle, à travers l’utilisation intensive d’un sous-texte référentiel emprunté à Raymond Chandler. The Long Goodbye renvoie directement au roman de l’Américain, probablement son meilleur, composé justement alors que son épouse était à l’article de la mort.

De quoi est-il question en vérité ? De musique, rien que de musique et donc d’à peu près tout le reste. L’affaire démarre par le terrifiant What I Heard On The Pop Radio, grand morceau déconstruit et multicouches où musique et anti-musique s’affrontent dans une confusion joyeuse et dissonante Thomas y décrit la musique du temps comme un mirage déployé et dévoyé pour faire écran entre le public et le réel. Qui refuse quoi ?  Où trouver la pop ? L’histoire ne le dit pas mais le constat reste sévère et cruel pour l’époque. Le groupe se tourne vers Los Angeles, l’endroit où le destin et la mythologie de l’Amérique se jouent depuis des lustres, pour mener l’enquête et nous apporter des réponses. The Long Goodbye est bâti comme un roman policier ou un film à énigme, l’un de ceux où il n’y a rien à la fin si ce n’est un Mc Guffin qui ne vaut pas tripette. Thomas devient Marlowe, le détective qui ne pige rien de rien mais qui voit tout. Dès lors, le parcours devient aussi obscur et abscons que passionnant.

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Marlowe est splendide. Flicking Cigarettes At The Sun amorce le voyage qui se déploie ensuite superbement sur le cœur d’album. La séquence quasi enchaînée qui court entre Road Is A Preacher et The Road Ahead, pièce de plus de 9 minutes, est probablement ce que le groupe a donné de meilleur depuis des lustres. Thomas s’y fait prophète, enquêteur, procureur et grand prêtre. La vérité sort du juke box et de la culture américaine elle-même : la route, la voiture, l’espace infini. The Long Goodbye est un mystère, un territoire aveugle d’où on a effacé les signes, les indications (Who Stole The Signpost) et qu’il faut recomposer en réassemblant les traces que l’on retrouve au fil de l’errance ou que l’on gardait en soi. Thomas se pose en archéologue. Il roule à l’envers (« i drive backwards ») pour aller de l’avant et découvrir ce qu’on cherche. Réel et irréel se mêlent. Tout est représentation. Retour vers le futur. “Places that don’t exist have something in common: They’re real. / Places that do exist aren’t so real after awhile », chante Thomas sur Fortunate Son. Chandler et Philip K. Dick ont un fils caché.

Le convoi atterrit au final à Bay City, une image miroir d’un Los Angeles de bord de mer, échoué dans un futur qui ressemble aux années 30 ou 60, l’équivalent du Walhalla pour les amateurs de pop et les passionnés d’Amérique. Un endroit où se perdent les représentations et les rêves. Noir et blanc. Couleurs hawaïennes. Surf, sable fin et Beach Boys qui jouent pour les anges. Marlowe et Magnum. Jeunesse éternelle et troisième âge immortel. Les dernières pièces de l’album sont divines. Tout est bien qui finit bien. A Lovely Day. C’est comme cela que Thomas entrevoit la mort, entendue comme réconciliation ultime des époques et des publics. L’avant-garde et les musiques populaires fusionnent. La beauté l’emporte. Tout est fini. L’émotion est une mélodie. Can I Get A Witness ? Plus j’en sais et moins je vois. The more i know the less i see. Qui restera-t-il pour témoigner ?

  • Le disque.
  • L’oreille seule.
  • La lumière bien sûr. Celle qui a remplacé la sueur mortelle de Cold Sweat sur le disque précédent.

The Long Goodbye est à cet égard moins mélodramatique que 20 Years in A Montana Silo, mais se termine sur les mêmes accents lumineux. La pensée de Thomas est plus obscure, plus complexe. Il ne s’agit pas seulement d’une plainte ou de l’expression d’un épuisement. L’album fonctionne comme une vision, un éclairage. C’est ce qui lui donne une supériorité évidente sur tout ce qui a été fait avant. Cette apparence de vérité et de révélation sous forme de mystère.

Parler musique devant un tel album est presque impossible. Il s’écoute. C’est un récit et un conte à la fois, un spectacle total donné seulement par les derniers hommes : Thomas, Gagarin, Cutler et Keith Moliné. Synthé. Batterie. La phalange ultime, plus solide que les Spartiates, plus bavarde que jamais, riche aussi et qui ne tient pas en place. Thomas a vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu la pop en maillot de bains. The Long Goodbye est comme la carte postale de l’homme mort. Celle qu’envoie le gars qui ne reviendra jamais.

PS : le disque est accompagné par un second CD qui reprend le concert donné quelques semaines/jours après la conclusion du processus d’enregistrement de l’album par David Thomas et ses musiciens à Londres puis à Montreuil (où la captation a été réalisée). L’album y est joué en intégralité, dans un ordre un peu différent, et augmenté de quelques pépites anciennes comme Heart of Darkness ou Road To Utah. Ce concert est réellement stupéfiant.

Tracklist
01. What I Heard on the Pop Radio
02. Marlowe
03. Flicking Cigarettes At The Sun
04. Road Is A Preacher
05. Who stole the Signpost
06. The World (As We Can Know It)
07. Fortunate Son
08. The Road Ahead
09. Skidrow-On-Sea
10. Lovely Day
Écouter Pere Ubu - The Long Goodbye

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