The Fall / Set of Ten (ten previously unreleased live recordings)
[Cog Sinister]

9.5 Note de l'auteur
9.5

The Fall - Set of Ten (ten previously unreleased live recordings)Cela fait tout juste un an ce 24 janvier de cette année que Mark E. Smith, le leader de The Fall, n’est plus de ce monde. A cette distance (infime comparée aux 40 années d’activité du groupe), on n’avait pas encore réalisé avec certitude qu’il n’y aurait plus comme tous les 18 mois de nouvel album du groupe et qu’il ne nous serait plus possible d’aller guetter (excité et anxieux) une des prestations de The Fall sur une scène française ou anglaise, en espérant que l’atrabilaire chanteur soit dans un bon jour ce soir-là ou, à défaut, dans un état satisfaisant pour assurer le spectacle. Mark E. Smith est mort et ce n’est sans doute pas si grave car le The Fall qu’on écoute est parfois si loin dans le temps qu’on a l’impression que les enregistrements d’alors sont éternels, d’aujourd’hui ou de demain. Pas si grave car il y a suffisamment de matière et de chansons en fusion dans le tombeau du groupe le plus prolixe de Manchester qu’on redécouvre sans cesse des morceaux, voire des albums qu’on connaissait mal ou fréquentait peu de son vivant. L’œuvre de The Fall est, comme son nom l’indique, un puits sans fond dont on ne se sortira probablement jamais et c’est tant mieux.

Bizarrement (et ce n’est pas faute d’avoir réfléchi longuement à la question), on a pris conscience de tout ça en se confrontant ces jours-ci au redoutable coffret assemblé par le label Cog Sinister, qui cache, semble-t-il, le groupe lui-même ou ses descendants. Ce label officiel a mis en chantier il y a plusieurs mois (via PledgeMusic) un coffret contributif reprenant, dans un packaging soigné (coffret mais sans livret), dix enregistrements inédits de provenance et d’époque variées pour un prix tout à fait respectable. On pourra arguer que le son n’est pas toujours de la meilleure qualité mais ce n’est rien par rapport aux lives que Mark E. Smith a laissé échapper de son vivant et puis de toute façon The Fall ne s’est jamais écouté pour la haute fidélité de ses réalisations. Dix lives plus un CD bonus (avec un 11ème homme qui n’est pas le plus détestable), plus d’une centaine de morceaux passés en revue, c’est ce qu’il nous fallait pour réaliser que The Fall sur scène était et restera sans doute un groupe sans équivalent.

Le secret de The Fall

Quel déluge ! Quel plaisir ! Quel chaos ! Quelles chansons ! Ce sont autant d’expressions qui échappent, de « oh » de surprise et de frissons de saisissement qui nous viennent à l’écoute de ces 10 disques. Il y a les anciens temps, impeccables circa 1980-81, d’où s’échappent des séquences divines où le groupe peut enchaîner Hip Priest, Totally Wired et How I Wrote Elastic Man en claquant des doigts. Les temps modernes à coup de Damo Suzuki, Why Are People Grudgeful ?, de 15 Ways ou de vibrations sensationnelles. Ce coffret fait battre le coeur et témoigne de l’énergie électrique qui parcourait les prestations de The Fall. Mark E. Smith grommelle, il blatère, il éructe. Le son se tord sous la torture et s’affole quand les basses vrombissent et éclatent ou au contraire s’étirent à l’infini en des séquences hypnotiques qui renversent la table, les spectateurs et font se relever les morts.

Quel était donc le secret de The Fall ? Etait-ce cette imperfection permanente nourrie du perfectionnisme redoutable de son leader maximo ? Etait-ce cette colère sourde contre soi-même et les autres membres du groupe d’un roi qu’on avait laissé moisir en petit duc de province? Etait-ce la science jamais enseignée et pourtant certaine du chaos que le grand homme faisait régner soir après soir autour de lui ? La peur tout bonnement de perdre le fil ou d’en tomber ? Les chansons de The Fall ressemblent à des vies humaines : elles cherchent leur voie, se répètent et s’ennuient autour de motifs que les musiciens redécouvrent chaque soir à la dernière minute. Elles s’attardent sur des oasis de beauté et croisent des moments surnaturels. La voix de Mark E. Smith a cet effet là comme celle de Burroughs et des écrivains de SF qu’il appréciait : elle transforme la nature du réel pour déchirer le voile qui nous aveugle, elle agite les molécules de l’air et les fait s’entrechoquer dans un accident permanent.

Étrangement, il n’y a pas ici rassemblés tant de grands moments que ça. L’œuvre de The Fall n’est finalement (sur scène) pas une oeuvre qui connaît beaucoup d’épiphanies. Ce qui parle ici et en en impose, c’est l’onde de choc, la répétition, le rythme, l’histoire aussi qui s’incarne dans des transitions rock et rockabilly et dans des décrochés où le martèlement du duo basse-batterie évoque la drum’n’bass. La musique de The Fall est un creuset d’histoire des musiques populaires, un codex formidable pour qui chercherait à comprendre ce qui s’est passé depuis qu’Elvis a cassé sa pipe et que les Sex Pistols ont appris à marcher. Set of Ten est en ce sens un joyau et un témoignage formidable, confus, brouillon et génial à la fois.

Contenu du coffret

01. Live in Nijmegan 14/09/1999
02. Live in New Orleans 23/06/1981
03. Live in Frankfurt 01/10/1993
04. Live in London 12/08/1998
05. Live in Kings Lynn 28/09/1996
06. Live in Manchester 03/05/1982
07. Live in Stoke 30/11/1997
08. Live in Birmingham 20/11/80
09. Live in London 23/10/95
10. Live in Newport 16/04/01
11. Live in Assembly Rooms, Derby, UK 5/6/1994

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