Drab City / Good Songs For Bad People
[Bella Union]

9.1 Note de l'auteur
9.1

Drab City - Good Songs For Bad PeopleA l’heure de la transparence, on éprouve un certain plaisir à dire du bien d’un groupe dont on ne sait pas encore grand-chose. Drab City, nouvelle signature du label Bella Union, est un duo aux origines douteuses comme on les aime. Un homme, une femme. Beau comme du Lelouch. Lui est supposément Américain, quasi vétéran de la witch house (cette division électronique qui mêle house, musique industrielle, hip-hop et sorcellerie). Elle viendrait de l’Est (Bosnie) et aurait été élevée par des loups chanteurs amateurs de soul, de punk et de vieux disques de la Motown. Un tas d’histoires courent sur leur compte qu’on n’a pas fini d’éclaircir dont une qui les présente comme un… groupe français, thèse accréditée par le fait qu’un morceau du disque est chanté dans notre langue. Les deux ont sorti un album partagé (lui avaient ses morceaux, elles les siens) sous le nom d’Islamiq Grrrls avant la remarquable réussite que constitue donc leur premier disque commun : ce Good Songs For Bad People qui a tout pour être notre disque de l’été.

Figurez vous un crossover génial entre la voix de Sade et les sonorités trip-hop de Portishead (le son de basse, le son de basse), auxquelles on ajouterait un poil de déglingue électro-indus et, disons, les vapeurs et la sensualité des Cocteau Twins et de Mazzy Star. On tiendrait, en plus d’une brochette de références à faire frémir un critique des Inrocks, une certaine idée de la perfection musicale, délicate, raffinée et tendrement bienveillante. C’est exactement ce qui se passe avec cet album : une forme de douce révélation, sans commune mesure avec une révolution, mais qui dévoile à chaque écoute un peu attentive, une précision dans la composition et la production qui donnent le sentiment d’être face à un groupe érudit et inspiré jusqu’au bout des orteils. Le disque démarre sur un instrumental minimaliste et qui installe d’emblée le son dans une sorte de rétro-futur craquant et nostalgique. Le son est filtré et compressé jusqu’à en sonner faux, comme s’il s’agissait d’entrer dans un univers fantastique et en marge du réel. La Drab City du duo est à la fois terne (drab) et brillante. C’est un univers onirique où les rapports hommes/femmes, explorés à travers des paroles volontairement imprécises et génériques, sont comme figés dans le temps. Les filles se baladent seules et se mettent à pleurer avant même qu’on effleure leur main. Elles partent avant d’être quittées et trimballent leur carcasse désolée en chantant sur l’abandon et la solitude. Il y a, dans les mises en scène de Drab City, un jeu fascinant sur les archétypes que le rock présente d’habitude, qui est aussi familier qu’envoûtant. Le chant à plat d’Asia Nevolja semble toujours à deux doigts d’être éteint, mais laisse transparaître une effronterie et une insolence qui en trahissent l’intensité et le feu intérieur. L’entame est un sans-faute : entre le trip-hop millimétré de Working For The Men et la pop pure et parfaite de Hand On My Pocket, Drab City marque immédiatement les esprits. Les chansons ont une force rentrée et une capacité à se répéter et à se ressembler qui font paradoxalement forte impression. Les textures sont épaisses, lourdes en basse et faiblement éclairées. La rythmique est irrégulière et crée un dérangement qui renvoie à l’univers du jazz plus qu’à celui de la pop.

C’est ce léger déséquilibre dans la justesse et l’harmonie qui transfigure une pièce fabuleuse et simplissime comme Devil Doll. « I was born to fail/ I was born to run/ And the people stop and stare/ In disappointment and betrayal ». Drab City chante le désenchantement des petites villes (Troubled Girl), cet instant tragique où l’on se réveille en découvrant que notre vie ne ressemblera en aucune façon à ce dont on avait rêvé. Elle transpire l’ennui et l’envie de revanche, le rêve éveillé puis abîmé par le monde. La chanteuse ne tient pas en place : elle alterne les fugues précipitées, les départs et les moments où elle reste figée par la stupeur et la déception.

Drab City évolue dans un territoire musical limité mais qui semble infini. On pense parfois à la langueur et à l’ennui d’un The XX, l’envie de danser en moins. Le ton est ici à la plainte. Just Me And You prend son temps, mi-chanson, mi-blues. Le titre a le charme pourpre des nuits soul. Problem est son jumeau parfait, égayé seulement par un couplet chanté en français sur des accords de guitare électrique. Live Free And Die When It’s Cool prend des accents psychédéliques, dub et jazzy avant que Standing Where You Left Me ne referme le bal de la plus belle manière : tout en tristesse et en délicatesse. « Standing Where You Left Me/ Where You Took My Breath Away/ I Lost my mind since you be gone » On a l’impression d’entendre cela pour la première fois alors qu’il pourrait bien s’agir de la dernière. Le final est d’une beauté invraisemblable, fragile et définitif. Il vient d’un temps ancien où les groupes gardaient leur meilleur morceau pour la fin, au lieu de démarrer avec. La cold wave fait frissonner de plaisir et d’émotion.

Pour une entrée en matière, Drab City réalise un coup de maître. Good Songs For Bad People est un album qui donne envie de braver le danger et de prendre tous les risques. C’est un album désolé mais plein d’audace, un refuge de petit garçon qui sert aussi de formidable échappatoire à l’atonie ambiante. Depuis leur pays imaginaire, ces deux là ont tout compris.

Tracklist
01. Entering Drab City
02. Working For The Men
03. Hand On My Pocket
04. Another Time
05. Devil Doll
06. Troubled Girl
07. Just Me And You
08. Problem
09. Live Free And Die When It’s Cool
10. Standing Where You Left Me
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