Early Day Miners : discographie commentée

Early Day MinersEarly Day Miners est de ces groupes, rares et précieux, jamais poussés sous les spotlights, jamais sujet à la hype, trop souvent méconnus même par ceux qui s’intéressent à la chose. Et pourtant, il suffit de détailler la riche et palpitante discographie du groupe mené par Daniel Burton pour trouver les explications qui poussent certains, bien peu nombreux mais dont on compte, à nourrir une sincère passion, voire une certaine dévotion.

Alors qu’il œuvre aux côtés de Rory Leitch (batterie) et Chris Carothers (guitare) au sein du trio Ativin – dont la carrière s’est poursuivie en parallèle jusqu’en 2004 -, Daniel Burton lance son nouveau vaisseau dont il reste le commandant au long cours alors que l’équipage a maintes fois changé lors de ses périples.

Sous l’influence de son mentor, il se dégage ainsi quelques règles au fil d’une discographie tortueuse dans la façon de construire un album. Ainsi la qualité est-elle privilégiée à la quantité, et les albums comptent seulement sept à huit morceaux, jamais dix – ce qui était atypique par rapport à ce qui se faisait encore au début des années 2000.

Early Day Miners Placer FoundDès Placer Found publié par Western Vinyl en 2000, le groupe s’affranchit des formats standards et préfère prendre le temps de développer ses compositions (qui s’étirent souvent au-delà des dix minutes voire du quart d’heure), ce qui altèrera grandement ses chances d’avoir un relais médiatique. D’ailleurs la notion de single se conjugue bien mal avec l’œuvre d’Early Day Miners : chaque album est conçu comme un tout et chaque chanson ne saurait s’épanouir pleinement en dehors. Ici Daniel Burton est accompagné de son ami Joseph Burmley et de son compère d’Ativin, Rory Leitch. Cet album est à l’image de sa pochette : austère, fantomatique. Le trio de l’Indiana reconnaitra d’ailleurs sans mal l’influence de Ry Cooder et de Wim Wenders. Cette musique au plus près de l’os transpire une âpre masculinité. Pas de machisme ni de forfanterie, non tout au contraire : une sensibilité qui ne se dévoile que la nuit, dans la solitude, quand l’obscurité permet de laisser le regard embué par les larmes se perdre dans la profondeur de l’obscurité.

Early Day Miners Let Us Garlands Bring Cette ambiance est encore plus prégnante sur Let Us Garlands Bring (2002), le premier disque pour le compte de Secretly Canadian, où prédomine les sonorités acoustiques. Les compositions laissent à entendre des hommes (dont le nouvel arrivant, Matt Lindbom, à la basse) qui paraissent épuisés. Ce deuxième album n’est pas bien loin de ce que faisait Tarentel ou Eluvium. Et quand le ton monte, d’un June Of 44 éreinté, en bout de course. Avec un harmonica, une slide-guitar et une pedal-steel, la bande à Burton se retrouve associée au renouveau americana. Le rapprochement est d’autant plus tentant que peu de temps auparavant Daniel Burton apparait sur Protection Spells de Songs:Ohia et qu’il a produit Spokane. Pourtant, le parti-pris ici pour la production se singularise de cette scène puisque la batterie est très distante (comme le fit Martin Hannett pour Joy Division) et que des cordes apparaissent discrètement en second plan, pour ornementer ces compositions arides. Let Us Garlands annonce déjà la transition à venir. D’ailleurs, le morceau Offshore sera repris sous un autre titre sur l’album appelé… Offshore bien des années plus tard.

Early Day Miners - Jefferson At Rest Jefferson At Rest paru tout juste un an plus tard (via Secretly Canadian) creuse le même sillon. Maggie Polk rejoint le groupe et sous son influence, les cordes sont de plus en plus présentes. Malgré la production très mate réalisée par Daniel Burton lui-même, le son du groupe s’assouplit sensiblement et les voix deviennent plus présentes. Sommet de ce disque, qui est peut-être encore plus abouti que son prédécesseur, le morceau Jefferson colle un spleen viscéral, lorsque le chant profond de Burton est dédoublé sur plusieurs plans par les chœurs d’Erin Houchin. Une fine pluie froide s’abat sur notre vague à l’âme.

Il s’agit là aussi d’une constante dans la discographie d’Early Day Miners : le meilleur morceau est toujours placé en troisième position, après une longue montée pour atteindre son paroxysme émotionnel. C’est presque devenu incongru à l’ère du zapping et on imagine bien que cela bafoue les principes de la plupart des labels qui préfèrent expédier au plus vite les arguments racoleurs. Mais Daniel Burton n’est pas un homme de concession : il va là où il veut et de préférence où on ne l’attend pas sans se soucier des modes. L’homme a toujours préféré enchainer les petits boulots, et même s’il disait dans l’une des très rares interviews auxquelles il ait répondu, à quel point il détestait avoir travaillé dans un centre d’appel téléphonique, sa liberté artistique lui ai bien trop cher pour faire des concessions.

Early Day Miners - The Sonograph EPD’ailleurs, en 2003, le groupe américain sort de Bloomington pour faire paraitre The Sonograph EP, pour le compte du label madrilène Acuarela Discos. Cet EP comptant six titres minimalistes scelle la fin de la formation originelle et semble tout droit sortis de vieilles sessions de Placer Found – tout comme le morceau placé sur la compilation Performance #2 publiée en 2005 par le label français Intercontinental. L’intérêt de ce disque est donc moindre, si ce n’est pour l’instrumental Bijou (bien évidemment en plage 3), moment fugace d’optimisme à la State River Widening dans un océan de doutes, petite bulle d’espoir désuet échappée des abysses de l’abattement.

Early Day Miners - All Harm Ends HereLes années qui suivent sont marquées par des chambardements dans la vie du groupe. Deux compagnons de longue date, Rory Leitch (présent aux côtés de Burton depuis le début) et Matt Lindbom quittent le navire avant l’enregistrement d’All Harms Ends Here (Secretly Canadian – 2005). En écho à ce changement dans la composition du groupe, une photo de femme (qu’on découvre nue et les yeux bandés à l’intérieur du livret) illustre l’album, alors que la plupart des visuels du groupe étaient jusqu’alors plutôt minimaliste (les titres ne figurent même pas sur certaines pochettes).
Pour la première fois également, Early Day Miners s’exporte avec une longue tournée européenne et une sortie en licence chez le label bordelais Talitres (qui signait là un sacré triplé américain avec The National et Calla).
Autant d’indices mineurs qui reflètent un regain de chaleur dans les compositions. Le chant de Burton est de plus en plus assumé et assuré, jusqu’à se rapprocher de celui de Josh Haden de Spain (le bavard Townes). Le climax de ce quatrième album s’appelle The Union Trade (toujours et encore en 3éme position) : formidable composition alambiquée où les doigts s’expriment sur le manche de guitare lorsque l’émotion empêche de chanter. Mais si l’ambiance est globalement plus douce et mélancolique, la menace n’est jamais loin (le diptyque All Harm / Precious Blood est aussi pesant que certaines plages d’Isis).

Early Day Miners - OffshoreCes sonorités métalliques sont aussi présentes dès l’ouverture d’Offshore (Secretly Canadian – 2006) qui constitue la perle noire de cette discographie, une chevauchée sombre mue par une puissante rage contenue. Early Day Miners œuvre dans un registre bien loin de ces premiers enregistrements acoustiques, écrasés par le soleil des grandes plaines, parcourus par un vent poussiéreux.
Dès Land Of Pale Saints, sur lequel une batterie tribale s’écrase sur un mur de guitares saturées, le groupe avance, compact, menaçant, sans un mot, dans les recoins d’une ville déserte par une nuit sans lune. Puis les chants féminin et masculin s’entrelacent pour ramener le calme après le chaos jusqu’au fantastique Sans Revival (plage 3 toujours) qui insuffle un fol espoir. Peut-être le meilleur morceau du groupe ? Le chant fêlé de Kate Long (The Hollows) avec ses tremolos et la douceur d’Amber Webber (Black Mountain) font merveilleusement échos aux guitares profondes en partie jouée par Dan Matz (Windsor For The Derby), et à la batterie de Matt Griffin (également croisé chez Unwed Sailor) qui remue les entrailles. Pour donner une unité à ce super-groupe, Burton laisse pour une fois œuvrer John McEntire à la production et au mixage. Les six morceaux intenses s’enchainent sans desserrer l’étreinte émotionnelle, esquissant de grands espaces (Silent Tents) ou faisant régner la terreur sur le final progressif Hymn Beneath The Palisades qui s’achève dans un gigantesque brasier. Offshore constitue un chef d’œuvre de noirceur à ranger parmi la descendance de l’inusable Scenes From The Second Storey de The God Machine (Fiction – 1992), juste à côté de Fear Is On Our Side des voisins texans d’I Love You But I’ve Chosen Darkness (l’autre grand album de cette année 2006 également paru sur Secretly Canadian et comprenant les autres membres de Windsor For The Derby !).

Early Day Miners - The TreatmentDifficile d’enchainer après un tel disque et The Treatment ne paraitra qu’en 2009 en prenant le contre-pied de son prédécesseur. L’album est ouvertement pop et lumineux. Les progrès vocaux de Daniel Burton sont patents et la première moitié de The Treatment fait la part belle au chant et aux chœurs féminins cristallins. Comme à l’accoutumée, il faut aller chercher en troisième place : The Surface Of Things est une grande chanson pop américaine comme savaient les écrire L’Altra (alliage parfait entre le fourmillement, l’inventivité héritées du post-rock de Chicago et la brume anglaise qui tapissait les chansons de The Sundays). Après cette bluette mélancolique, l’autre grand moment de cet album, Spaces, est presque enjoué. Cette chanson a du inspirer The Luyas des années plus tard et le chant étonnement black de Burton rappelle The Dears. La deuxième partie d’album s’inscrit en rupture, avec un côté expérimental et hypnotique – parfois même, l’ombre des Talking Heads pointe son nez et annonce paradoxalement le revival actuel.

Si besoin en était, Early Day Miners fait montre, en passant de la noirceur d’Offshore à la pétulance de The Treatment, d’une propension à se renouveler, à être éminemment moderne, bafouant les modes mais en s’avérant finalement en avance sur son temps.

EDM - Night PeopleLorsque le groupe quitte Secretly Canadian pour revenir chez Western Vinyl, Burton fait de nouveau un pas en avant (ou de côté). Early Day Miners se contracte en EDM en même temps que le line-up se renouvelle encore. Night People (2011) est affublé d’une pochette flashy qui souligne l’aspect bigarré et hétéroclite de ce disque. Si Stereo/Video est porté par une rythmique binaire élastique à la Pinback, à l’opposé, l’enchainement Bright Angels / Milking The Moon renouent avec les sonorités métalliques d’Offshore. On s’y perd un peu et pour la première fois, on craint que la « règle du troisième morceau » soit remis en cause, tant Open Bar commence comme du folk assez convenu avant de muter en hymne soul. Le genre de grand écart qui n’est pas sans rappeler le meilleur The Afghan Whigs.

Après cet album et les maints revirements du passé, l’avenir d’EDM est donc à la croisée des possibles. Si l’annonce d’une quelconque réédition ou compilation n’est pas arrivée jusqu’à nos oreilles, Daniel Burton nous confiait récemment avoir repris l’écriture, ce qui laisserait espérer que le silence ne sera pas éternel. Et si on ne sait où en est Daniel Burton dans sa vie, ni quelle direction il empruntera, on l’accompagnera immanquablement sur le chemin que son irrépressible envie de liberté lui fera choisir.

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2 Comments

  • merci Denis pour cette discographie que je ne lis que maintenant. EDM est un groupe marquant, entêtant, intime que j’ai vu avec plaisir en concert dans la foulée de OFFSHORE et le très doux return for the native, 4ème chanson de l’album…après avoir écouté toute leur discographie. Je n’avais pas fais attention à ce troisième morceau, preuve que je ne les ai peut être pas assez écoutés. Beaucoup d’émotions à l’écoute de ce groupe, mais ce n’est pas une musique facile. Une époque…

  • Content que ma passion pour ce groupe soit partagée !
    Je ne sais pas trop si daniel Burton donnera un jour de ses nouvelles (sur la plan musical)…

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