C’était un disque attendu. Après tout, chacun place ses attentes là où il l’entend, n’éprouvant nul besoin de se laisser dicter ce qui doit faire l’actualité ou pas. On avait évoqué en fin d’année dernière ce « 2025 féminin », cette sensation certainement pas encore suffisante mais pleine de promesses jusqu’à présent rarement tenues qu’il allait peut-être, enfin, se passer quelque chose dans le milieu du rock ; quelque chose relevant avant tout d’une normalité qui ne devrait même plus être pointée du doigt mais que l’on souligne malgré tout tant les choses sont encore loin d’être établies. Le rock est homme ; il doit tout autant être femme, mixte, non genré, on s’en moque. Il doit exprimer toute une multitude de sensibilités et ne surtout pas reproduire les stéréotypes qu’il accumule encore bien souvent, même dans ses marges underground soit-disant les plus ouvertes et modernes : on parle bien de chanteuses interprétant des textes d’hommes sur des musiques d’hommes, de copines cantonnées au rôle de groupies ou à la rigueur au merchandising ou au bar, de femmes hésitant à se placer devant la scène de peur de se faire écrabouiller par la première viande saoule venue lançant un pogo houblonné incongru, voire, le milieu indépendant est loin d’en être exempt, de violences sexistes et sexuelles. On rêve de ce temps, on l’espère plus si lointain, où l’on ne se dira plus « tiens, c’est un groupe de filles » ou « tiens, c’est une femme qui a écrit et composé ça » comme on ne se le dit jamais de l’autre côté. Quand la succession d’excellents disques de Clarence, Lola Sauvageot et maintenant Louïse Papier aujourd’hui parmi 50 ou 100 autres disques n’aura plus rien d’exceptionnel mais sera juste devenu d’une banale normalité.
On l’attendait ce disque, depuis le premier EP de la bretonne, Les Idées Roses, sorti à l’été 2022 sur le label brestois Music From The Masses. Etudiante aux beaux-arts de la ville et fréquentant une scène alors au sommet d’une vague (Lesneu, Bantam Lyons, The Slow Sliders…) qui s’est depuis un peu écrasée sur la plage du Petit Minou, Blanche Leblond avait surpris par l’étonnante puissance émotionnelle qui se dégageait de ces cinq titres un peu sortis de nulle part. C’est La Fin, ce premier album qui sort sur la toute nouvelle structure So Fresh So Clean du musicien Alter Real (Xavier Laporte) qui produit aussi le disque prolonge l’expérience du EP. Si on avait vite saisi que la musicienne avait une sacrée personnalité, elle l’exprime encore davantage sur la longueur d’un album plutôt court d’ailleurs, mais on en a pris l’habitude, à travers son écriture en français et en anglais, sobre et toujours juste. Elle la bassiste pour sa copine Championne ou chez les énervés Clavicule fait du clavier son instrument de prédilection, allant jusqu’à les collectionner pour s’ouvrir toute sorte d’horizons harmoniques mais aussi à évincer toute guitare de son œuvre sans pour autant faire de C’est La Fin un album synthétique. Bien au contraire, il s’en dégage une profonde humanité, une chaleur toute organ-ique propre aux cocons ouatés que la voix de Blanche Leblond, à la fois grave et douce, impeccable dans son registre, vient de toute évidence renforcer.
Pourtant, à la découverte de La Chanson d’Ariel, on aurait pu croire à un changement radical de direction. Ritournelle un peu yé-yé marchant fièrement sur les traces d’une Calypso Valois, le morceau qui attaque le disque sans le moindre préambule vous attrape directement par le col pour vous coller le virus de sa ligne de basse dantesque et de sa batterie sautillante directement dans les oreilles ; Louïse Papier aurait donc décidé de nous faire danser ? Pas vraiment en réalité, sinon éventuellement quelques slows langoureux car le tempo retombe vite et ramène le reste du disque sur les rivages clair-obscur de la Beach House (The Blue Birds, The Red Ones à la fois profond et aérien), là où il ne faut parfois pas trop se fier à la chaleur estivale quand le vent de galerne peut subitement venir rafraichir l’atmosphère en quelques instants. On découvre alors une Blanche Leblond assumant ses premières amours cold wave aux atmosphères new wave chics (Behind The Veil) mais aussi incapable de trancher entre l’anglais et le français, se laissant ainsi le choix d’exprimer les émotions de façons différentes. Elle s’inscrit à la fois dans une lignée pop française (faussement parfois) légère à travers un titre comme Le Mystère De Tes Yeux rappelant Elli & Jacno ou le slow de boum Ces Choses-Là flirtant de façon prude et timide avec l’univers 60’s d’une France Gall tandis qu’à l’inverse Blue Glass Age fait assez clairement référence aux premiers émois synthétiques et radiophoniques venus d’outre-Manche et signés Visage ou The Human League.
On apprécie l’équilibre qui se dégage du disque, entre les deux langues, les variations de (down)tempos, les sentiments parfois contradictoires qui l’irriguent et dressent en creux le portrait d’une artiste qui se révèle autant à travers ses textes que ses harmonieuses mélodies un peu rétro mais qui s’inscrivent sans peine dans le paysage musical de 2025. Mais même bien équilibré, un album serait trop sage s’il ne comptait pas dans ses rangs de ces morceaux qui sortent du lot, qui fichent un frisson, un waouh, un gage d’ancrage au moins dans la liste des disques marquant de l’année. Ils sont trois ici à hisser C’est La Fin vers les sommets que les promesses laissaient espérer. On se surprend à se laisser emporter par la performance vocale de Blanche Leblond dont la voix, pourtant déjà remarquable tout au long du disque, gagne des hauteurs insoupçonnées sur Don’t Trust The Night chargé de conclure l’album, un titre digne du meilleur de Warpaint ou sur l’hynotique S’embrasser, véritable tourbillon synthétique et modulaire dont la linéarité instrumentale tranche avec une mélodie vocale de toute beauté. Mais c’est sans le moindre doute le magnifique C’est La Fin qui synthétise de la plus belle des façons l’esprit d’un disque où se conjuguent à merveille les contraires, légèreté et gravité en une atmosphère mélancolique et aérienne mais ancrée à la réalité par une ligne rythmique officiant comme une béquille, ce soutien indéfectible sur lequel on peut s’appuyer en toute confiance.
Alors oui, on en a connu des échecs souvent partiels, il ne faudrait pas exagérer, du passage au révélateur d’un premier album attendu dans la lignée d’un ou deux EPs remplis de promesses comme autant de petits points de pression qu’il s’agissait d’évacuer ; C’est La Fin n’en fait assurément pas partie. Sans doute parce que Blanche Leblond aura pris le temps de laisser mûrir son alter-ego Louïse, nourrissant ce projet d’expériences de vie et de musique, de rencontres et d’opportunités. Ce premier album est probablement à son image, discret et modeste, sans doute trop modeste car il aurait bien les qualités pour se hisser dans des sphères où on adorerait le voir bousculer un ordre établi mais son interprète n’est sans doute pas assez disco ou glamour pour cela. Tant pis, c’est un peu la loi du genre ; depuis le temps, on y est habitué. C’est La Fin restera sans doute donc un de ces secrets bien gardés dont on n’hésite pourtant pas à laisser opportunément trainer le plan de la cachette. On ne sait jamais.

