Feist / Multitudes
[Polydor / Universal Music France]

8.5 Note de l'Auteur
8.5

Feist - MultitudesAlors tant pis. Tant pis si cette chronique sent le réchauffé. Vous savez quoi ? On a qu’à faire ce qu’on fait de temps en temps, comme si Sun Burns Out était un de ces bons vieux fanzines photocopiés qui sortait une fois l’an, au mieux péniblement une fois par semestre, à une époque où finalement rien de pressait vraiment. Vous pensez, il était pour tout ces disques si peu question de charts (ça n’a pas changé d’ailleurs) qu’on se moquait bien de coller à l’actualité et d’en parler trois, quatre, six, dix mois après leur sortie. Alors oui, Multitudes, le sixième album de Leslie Feist a beau être sorti en avril, on s’en serait voulu d’arriver en décembre et de n’y consacrer qu’une dizaine de lignes en guise de rattrapage. Cela permet aussi, avec un peu de recul, de mesurer les injustices du monde de la musique que l’on ne découvre certes pas, mais qui étonnent à chaque fois. Même si l’on sait que Feist aura sans doute toujours du mal à dépasser les grands succès internationaux que furent en début de carrière Let It Die ou plus encore The Reminder en 2007 et, malgré le soutien inconditionnel des dirigeants de Polydor en France qui encore sort ce nouveau disque, on ne peut qu’être surpris du manque d’écho autour d’un album dont on comprend, dès la première écoute, qu’il a quelque chose de spécial.

Feist aurait-elle réglé le « problème Feist » ? Rien de grave, mais une certaine incapacité, depuis toujours y compris sur ces plus grands succès, mais aussi sur les plus récents Pleasure en 2017 (pourtant porté par le magistral single Century) et surtout Metals en 2011 à être passionnante de bout en bout, à inscrire les écoutes et immersions dans la durée pour en faire des albums marquants, références d’un instant de vie, d’une période donnée. Le genre de disque dont on se souvient sans peine du tracklisting, de la pochette, de ce que l’on faisait lors de la première écoute. Feist, chanteuse attachante et touchante a toujours sorti de bons disques, mais contenant trop de morceaux un peu anodins pour véritablement marquer leur époque au-delà d’une synchro à la pomme ou d’un passage par la rue Sésame. Avec Multitudes, la canadienne prend le parti de bouleverser ses schémas habituels et fait le pari d’une folk un peu radicale et expérimentale. Quitte à dérouter, autant le faire proprement.

L’album porte alors bien son nom et se développe en mille et un détails presque imperceptibles. Du début à la fin, Feist semble seule avec sa guitare, sa voix et son jeu au centre d’un album qui lui ressemble pour de bon, mais qui rassemble surtout toutes les Feist que l’on connait, parfois en même temps. Cette multitude de Feist, c’est comme si elle était enfin parvenue à se rassembler elle-même dans un album d’où se dégage une grande sérénité et une certaine maturité artistique. Un album marqué par ce que la pandémie et ses conséquences auront appris à chacun sur soi, mais aussi par de profonds bouleversements personnels, entre naissance d’un premier enfant et perte soudaine de son propre père. Maternité et chagrin sont devenus des moteurs d’une créativité se heurtant à la colère, aux responsabilités, mais aussi au bonheur et à l’apaisement. C’est tout cela qui transpire de Multitudes.

Comme toujours, c’est sans doute le grand fil conducteur de sa carrière, y compris quand elle officie au sein de Broken Social Scene (l’inoubliable et fantastique Lover’s Spit, entre autres), on est happé par une voix au timbre unique s’inscrivant indéniablement dans la lignée des grandes chanteuses nord-américaines. Des chanteuses folk même serait-on tenté de dire car si Feist n’a jamais rechigné à tâter de l’électricité, avec talent et ingéniosité, elle s’affirme aujourd’hui dans un registre qu’elle avait certes déjà largement exploré, mais jamais en poussant le curseur si loin. Pourtant, comme souvent, comme pour imposer une forme de dépistage, l’album commence par un titre complexe, In Lightning, véritable montagne russe de sons et de sentiments où aux moments presque bruitistes et indus’ succèdent des plages de calme absolu, écrins subtils d’une voix démultipliée quasiment a-capella. Avec le très beau Borrow Trouble, plus épique avec ses couches de violons hypnotiques et le vent de folie qui le traverse, ce sont les deux seuls morceaux véritablement rythmés d’un album qui brille avant tout par la sérénité qui s’en dégage.

Sur Multitudes, Feist se met à nu et dépouille jusqu’à l’os des chansons qui n’ont besoin que de sa voix et sa guitare pour s’affirmer, seulement agrémentées de quelques artifices discrets, contrebasse en sourdine, nappes synthétiques aériennes, violons langoureux ou une très jolie flute lancinante du Martyr Moves. Mais dans un album pourtant sans faute, les plus belles réussites viennent indéniablement de ces morceaux sur lesquels Feist se démultiplie et propose une approche résolument moderne de ce folk qu’elle entend incarner. La vidéo de Hiding Out In The Open ne peut d’ailleurs mieux traduire les intentions d’un disque où boucles et superpositions sont légion. Plus loin, l’enchainement de Of Womankind et Become The Earth est tout bonnement magique et conduit Feist dans des territoires émotionnels où on l’a déjà croisée par le passé, mais rarement avec une telle intensité qui monte encore d’un cran sur le superbe Calling All The Gods ; rien de plus logique au fond que cet appel aux dieux par les voix d’anges.

Leslie Feist ne cherche pas la reconnaissance, elle l’a déjà trouvée il y a longtemps ; sans doute même trop vite, trop fort. Ses fans ne l’ont pas oubliée mais le grand public versatile se contentant de peu, tout comme les prescripteurs médiatiques d’ailleurs, elle semble condamnée à mener sa carrière sous des projecteurs manquant cruellement d’intensité. Cela tombe plutôt bien tant cette lumière tamisée sied à la perfection aux ambiances intimistes et paisibles de Multitudes. Pour autant, comment ne pas regretter cette surdité envers une artiste qui, elle l’a prouvé très tôt, est tout à fait capable d’allier la reconnaissance du public avec une exigence artistique intacte, novatrice et terriblement personnelle. Ce nouvel album, enfin pleinement réussi de bout en bout, en est une incontestable démonstration.


Tracklist
01. In Lightning
02. Forever Before
03. Love Who We Are Meant To
04. Hiding Out In The Open
05. The Redwing
06. I Took All Of My Rings Off
07. Of Womankind
08. Become The Earth
09. Borrow Trouble
10. Martyr Moves
11. Calling All The Gods
12. Song For Sad Friends
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