Broken Social Scene / Live At Third Man Records
[Third Man Records / Import]

7.5 Note de l'auteur
7.5

Broken Social Scene - Live At Third Man RecordsA l’heure d’un Youtube tout puissant sur lequel il n’a jamais été aussi simple d’avoir accès à foison de concerts, entre prises de vue téléphoniques à vomir qui feraient passer les cassettes pirates du marché noir de notre adolescence pour des modèles de masterisation et concerts enregistrés avec des moyens largement suffisants pour une retranscription plus qu’honnête, parfois même formidable (notamment les superbes sessions de la radio de Seattle, KEXP), on peut se demander ce qui pousse encore un label comme Third Man Records à sortir des disques live. Le bon goût de l’authenticité assurément. La volonté farouche de s’inscrire dans la continuité de l’histoire du rock’n’roll, voire mieux, de la construire activement. Pas étonnant lorsque l’on sait qu’à l’origine de Third Man Records, à la fois label, disquaire, salle de concert, studio d’enregistrement ou lieu de vie musical, se trouve Jack White, qu’on sait porté depuis longtemps sur la préservation voire la réhabilitation d’un esthétisme rock cher à tant de gens. Ajouter à cela la relocalisation de « Troisième Homme » fondé à Detroit dans l’un des berceaux de la musique américaine, Nashville et un procédé d’enregistrement à l’ancienne qui sent bon les bonnes vieilles Gretsch (le disque est mixé et masterisé en live, direct-to-acetate) et vous obtenez un objet qui porte en lui un petit bout d’histoire dont les spectateurs du concert emportent une version exclusive quasiment sous le bras.

Alors forcément, quand le collectif canadien s’est vu proposer en cette fin 2018 de succéder à Jack White en personne évidemment, mais aussi à The Kills, Melvins, Mudhoney ou Bill Callahan, entre bien d’autres, il a sauté sur l’occasion pour enfin graver dans le vinyle son goût pour les prestations live de haut vol dont de nombreux exemples sont disponibles en ligne et dont on vous propose une sélection en bas de page.

Petit rappel. Broken Social Scene s’inscrit dans la lignée de ce qui semble être une spécialité canadienne qui, d’Arcade Fire à Godspeed You! Black Emperor, veut faire entendre que plus on est de fous (sur scène en particulier), plus on rigole. Moins grandiloquents que les premiers, moins radicaux que les seconds, Broken Social Scene est une forme d’intermédiaire entre des univers franchement pop (Kevin Drew en figure de proue, le couple de Stars Amy Millian / Evan Cranley jamais loin), plus radicaux (le Do Make Say Think de Charles Spearin), plus rock (Andrew Whiteman d’Apostle Of Hustle) ou carrément inclassables comme l’inénarrable Brendan Canning. Auteur en près de 20 ans de 5 albums indispensables, ils livrent ici un disque un peu hybride, album si on veut mais seulement composé de 5 titres. C’est que le groupe, sans en faire forcément un dogme (sur ce disque, la jolie ballade chaloupée Stay Happy se conclue en 4 minutes) se plait à étirer ses chansons avec une belle énergie, rarement gratuite, où chacun trouve son compte. C’est justement ce qui fait toute la spécificité de ce groupe, cette alliance complétement naturelle entre des canons pop parfaitement respectés et une véritable exigence rock parfois pointue. D’un côté donc, des mélodies à siffler sous la douche qui tiennent sans coup férir l’épreuve des sessions acoustiques, des textes malins, émouvants, engagés et un chant omniprésent, choral souvent, rehaussé de présences féminines variables mais toutes aussi essentielles, que ce soit avec Amy Millian donc, mais encore Ariel Engle en ce moment, Emily Haines, fidèle depuis les débuts ou la plus connue de toutes, Leslie Feist. Et puis de l’autre côté, des structures où évidence et complexité se côtoient puis s’entremêlent et se nourrissent l’une de l’autre dans une belle harmonie résolument rock, polyinstrumentale, souvent à plusieurs guitares, généreusement rehaussées de cuivres très présents et agrémentées de quelques touches d’exotisme souvent signées Charles Spearin comme la mandoline ou sa dernière trouvaille, l’incroyable nickelharpa suédoise.

Dès lors, forcément, devant un tel barnum, un concert de Broken Social Scene est une expérience scénique incroyable à vivre. Il faut observer tous ces musiciens s’amuser, échanger tant de regards complices, papoter entre eux, avec le public (oh que Kevin Drew et Brendan Canning sont bavards !), sauter d’un instrument à l’autre comme des ados dans un garage voulant toucher à tout. Il faut bien entendu aussi vivre intensément ce groove rock qui explose à chaque morceau pour conquérir un public de connaisseur, venu à la fois pour suer, chanter et s’émerveiller des 1000 facettes de ce groupe peu avare en surprises.

Puisées dans 3 des albums du groupe, ces chansons montrent une partie de l’étendue du savoir-faire de la bande, capable d’enchainer de longs morceaux de bravoure bondissants, assumant pleinement leurs envies d’hymnes et de communion (le vétéran de la sélection, Cause = Time fait toujours parfaitement le boulot en introduction) avec, lorsqu’ils baissent le tempo ou le font groover, de ces instants frissons dont ils ont fait leur marque de fabrique. C’est Superconnected conduite sur le fil, dans une montée en tension magnifique, haletante, où les cuivres retiennent leur souffle pour ne jamais céder à l’explosion convenue. Incroyables aussi lorsqu’ils enchainent sans sourciller la plus groovy des feelgood songs (Gonna Get Better) avec les vers les plus crus ouvrant l’orgiaque It’s all gonna break : « when i was a kid, you fucked me in the ass ». Ambiance.

Alors évidemment, un disque live n’est pas et ne sera jamais un concert mais celui-ci, de par son concept, évite déjà deux des écueils d’un genre souvent casse-gueule. D’une part, son format resserré, percutant (2 faces, 5 titres) ne laisse aucune place à l’ennui que confère trop souvent l’exhaustivité. Broken Social Scene frappe vite et fort à l’image de la formidable version de It’s all gonna break dont les 12 minutes passent comme si elles n’étaient que 5. Ensuite, le mixage et la masterisation live laissent toute leur place aux bugs et pains techniques inhérents à l’exercice et qui en font le charme. Bien sûr, le collectif est une sacrée bande de musiciens pas nés de la dernière pluie qui connaissent leur affaire sur le bout des doigts mais ce live a du grain, il est plein de vie, comme Kevin Drew le fait hurler au public en guise de conclusion d’un WE ARE ALIVE salement prophétique en ces heures confinées.

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