SebastiAn / Tropic
(Original Motion Picture Soundtrack)
[Ed Banger Records]

9.1 Note de l'auteur
9.1

SebastiAn / TropicLe cinéma de genre français a de moins en moins mauvaise presse, mais reste toujours aussi timidement distribué, et cela malgré le palmé Titane (2021) de Julia Ducournau. Il constitue néanmoins l’opportunité grandissante pour un compositeur de la scène électronique de jouer sur les plates-bandes du cinéma. On a eu récemment l’exemple médiocre d’Acide composé par ROB, ou, plus intéressant, la bande composée par Vitalic pour Disco Boy, film qui jouait avec la barrière de l’onirisme. Le Tropic d’Édouard Salier s’insère mieux encore dans cette catégorie, le drame sorti en août lorgnant vers le body horror. Il permet au trop rare SebastiAn, qu’on avait surpris à dansotter avec London Grammar sur leur Dancing By Night l’été dernier, de signer une bande-son impressionnante, sa seconde bande après Notre jour viendra de Costa-Gavras fils. Nous n’avons pas encore vu Tropic… et c’est peut-être mieux comme ça.

Tropico glacé

Tout de suite, ce sont les références qui sautent aux oreilles. Ce n’est pas pour rien, cette réputation selon laquelle les membres de la french touch seraient des pointures en cinéphilie. Tout comme Gaspard Augé sur Escapades et Kavinsky sur Reborn, le Giorgio Moroder de Scarface (le Tony’s Theme) vient nous hanter à la porte de l’album, de même que son From Here To Eternity. SebastiAn avait d’ailleurs redonné un léger coup de poliche au I Feel Love à destination de Donna Summer, à l’occasion d’une belle pub YSL réalisée par Gaspar Noé. Pas si éloigné en termes de modèles, Instructor fait presque coucou au Brad Fiedel de Terminator, et on s’attend à voir Schwarzy toquer chez Louis Peres, acteur remarqué de Mental. Pour rester avec les maîtres, le superbement lo-fi Lazaro fait de l’appel du pied à un autre grand de chez grand, John Carpenter, images et musique confondues. Et cela continue, à citer à pleine Furia un autre monument cinématographique, le Ghost In The Shell de Kenji Kawai et Geinoh Yashamirogumi que Para One et Jean-Michel Jarre évoquaient dans leurs derniers albums. Mais alors que chez eux, la citation devenait lourdaude, ici, c’est comme si nous l’entendions naître. Et puisque nous n’avons pas vu le film, on en vient presque à craindre que la bande-son soit trop grandiloquente pour ce petit budget racontant l’histoire de deux frères ambitionnant l’espace.

Car oui, ce film raconte la brisure d’un rêve suite à un accident (semble toute d’origine) extraterrestre, mais ayant lieu dans une école militaire en Province. Ça passera (nous parions dessus, vues les éloges adressées au métrage). Il n’empêche que, musicalement, le film a tout d’un grand spectacle. Un morceau comme Pogona semble nous plonger dans un giallo à la Dario Argento ou un vigilante de Lucio Fulci, accompagné par des Goblins plus renfrognés que jamais. Audacieux car risqué, Sad Twin fait de l’œil au désespéré In The House, In a Heartbeat de John Murphy, thème inimitable dans toutes les têtes de 28 Days Later, et pourtant, SebastiAn renverse audacieusement l’original pour en faire une version tout bonnement lumineuse. Autre titre excessivement connu – mais non plus de films – pour illustrer des émissions sur la TNT, le fatiguant Outro de The XX semble presque avoir été réagencé pour offrir un Twin avec une toute autre devanture, qu’on accompagnerait bien d’un apaisant lever de soleil. Pour tout dire : c’est exactement ce qu’on aurait aimé entendre des Daft Punk tout au long de leur Tron : Legacy, SebastiAn refusant les envolées classiques qui le travaillant dans Thirst (2019). On en viendrait presque à penser que … Tropic soit le meilleur album de SebastiAn.

Seb le Nyarlathotep

Cet album particulier – si l’on peut juger un album de bande-son comme différent d’un album à pure destination de l’audimat de l’artiste – présente à la fois l’avantage de nous plonger en de nouvelles strates inconnues de SebastiAn, mais aussi de retrouver celui des débuts, son électro criard et techno-punk. C’est le cas d’Oscuro et ses nappes alarmantes, qu’avaient en partage des artistes comme Zombie Zombie et Carpenter Brut, eux-même alimentés par les mêmes compositeurs de leur génération. Parfois même, on croirait entendre le Hans Zimmer intimiste des grandes formes. À d’autres moments, l’album prend des airs spielbergiens ténébreux, sans jamais pour autant rappeler John Williams. Le terrifiant Monster évoque presque le grincement d’une technologie spatiale qui partirait en déroute, rappelant alors le bruitisme à moteur du Disco Boy de Vitalic, mais tout en conservant ce côté mélodieux des compositeurs italiens et allemands mentionnés. Puis un Kourou d’enthousiasme s’allume, lorsque SebastiAn se met à taquiner Brian Eno dans un élan stellaire, nous remémorant alors la sublime bande-son de Rone pour Les Olympiades. Tour à tour mélodieux et désagréable, ce troublant album instaure une merveilleuse envie de terreur.

C’est tout comme si chaque piste offrait à SebastiAn l’opportunité d’exploiter un amour musical, les références étant aisément reconnaissables mais justement clairsemées, habilement appropriées. La bande-son en jette, traversée par une belle diversité s’insérant dans une pleine homogénéité. Et lorsque l’on apprend que le récit aurait de lointaines aspirations avec La couleur tombée du ciel de Lovecraft, il nous viendrait presque l’envie de combiner cette belle bande-son lors d’une double programme (musical) avec l’H.P. Lovecraft’s Colours Out of Space de Colin Stretson. Même avec un album au service d’un film lui étant étranger, SebastiAn se découvre plus encore, cette bande-son ne demandant qu’à vivre en dehors de son film.

Bande-annonce du film Tropic

Tracklist
01. Instruction
02. Twin
03. Lazaro
04. Oscuro
05. Tropic
06. Furia
07. Pogona
08. Kourou
09. Instructor
10. Black Hole
11. Tristan
12. Sad Twin
13. Mayra
14. Monster
15. Inapte
16.Things Behind The Stars
17. Twin$ (& Oliver Sim)
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