Festival La route du Rock 2025 – Saint-Malo – 15 août

En cette seconde journée au Fort de Saint-Père, les festivaliers continuent à affluer à l’accueil du camping, attirés par deux soirées qui s’annoncent comme les sommets du festival. Côté météo, toujours au beau fixe, la façade atlantique a connu une nuit tropicale avec des températures supérieures à 20°. Dans l’après-midi torride, l’ambiance est donc au farniente. Certains rejoignent la plage pour une baignade et d’éventuels concerts sur la plage de Bon Secours, d’autres restent sur site pour s’engager dans un grand tournoi de palet. La soirée qui se profile affiche déjà complet, ce qui, à défaut de fraicheur, donne également un peu d’air à l’équipe organisatrice du festival, et permet ainsi d’envisager avec une relative sérénité cette édition. De leur côté, c’est l’ombre que les festivaliers cherchent, parfois en vain sur le camping et ses quelques barnums. Elle est par contre bien présente, et très appréciable, dans le sous-bois dans la longue file d’attente qui précède les contrôles. Elle redevient rare et précieuse dans le fort à l’ouverture du site, où il faut se réfugier à l’aplomb des tours régies ou sous les chapiteaux pour la trouver. Le soleil, encore haut à l’ouverture du site, n’offre pas beaucoup d’espaces de repli. Par chance, la scène du fort, qui accueillera bientôt le premier concert, a le soleil dans le dos, l’avant-scène permet ainsi aux premiers arrivés de s’abriter des UV en attendant l’entrée en scène de Biche.

Ambiances- Route du Rock 2025

Farniente pour les festivaliers – Route du Rock 2025

On ne va pas trop se la raconter La Route du Rock ce n’est tout de même pas Burning Man dans la tempête de poussière, mais, en cette seconde journée de festival, il règne sur le fort une ambiance un peu étrange et chargée. Un ciel voilé, à l’aspect laiteux et sale, donnant au soleil une teinte orangée, ce qui évoque certains horizons de paysages apocalyptiques. Ces signes sont là pour nous rappeler que, dans la péninsule ibérique, des milliers d’hectares partent en fumée au Portugal et que les vents, orientés au sud, nous en apportent les poussières. Toujours au chapitre poussières, au fil du week-end, les festivaliers se métamorphosent progressivement en Pig-Pen, ce personnage satellite de l’univers des Peanuts de Charles M. Schulz, qui a pour caractéristique principale de se déplacer dans un nuage de poussière. Si cette année la boue ne risquait pas de coller aux bottes, la poussière du sol desséché volait doucement sur l’ensemble du site, s’élevait même parfois en nuage au-dessus des danseurs et des danseuses. Mais il en aurait fallu plus pour contrarier les festivaliers, ravis de pouvoir prolonger la soirée très tardivement sans même à avoir à s’embarrasser d’une petite laine.

Biche - Route du Rock 2025

Biche – Route du Rock 2025

Les jeunes Français de Biche, en ouvrant la soirée sur la scène des remparts, sont un peu les intrus bienvenus dans un plateau anglophone et même très majoritairement britannique. Cette copieuse formation est tout de même à sa place, complètement en affinité avec les sonorités d’outre-manche. Dans leurs délicates inspirations, qui lorgnent parfois avec insistance les grands ainés de Stereolab, se mêlent sonorités électroniques vintages et guitares aériennes. Une prestation très rondement menée, malgré ce qui pourrait passer pour de légers flottements en début de concert. Pas facile de se trouver sur une telle scène, on le concède, la pression est forte. Le set avançant, l’interprétation se fait plus assurée, consistante et dynamique, comme prise dans une douce spirale. Les paroles se confrontent courageusement au français. La plupart du temps, les textes fondent avec bonheur, malice et habileté, font parfois preuve d’une maladresse un peu moins convaincante. Mais ce groupe distille une forme de légèreté tout en dessinant un tableau néanmoins très actuel, entre aspirations à des rêves vaporeux et constats désenchantés. Leurs compositions, aux accents rétro-futuristes, nous évoquent parfois les premiers albums de Philippe Katerine, ou encore les fantaisies sucrées salées des Lyonnais de Odessey and Oracle ce qui n’est évidemment pas pour déplaire.

Porridge Radio - Route du Rock 2025

Porridge Radio – Route du Rock 2025

Avec cette seconde apparition à l’affiche du festival, qui fait suite à un passage très remarqué en 2022, avec une tout autre formation, Dana Margolin fera peut-être mentir l’adage bien connu : jamais deux sans trois. En effet, après une carrière d’une petite dizaine d’années et une poignée d’albums, elle a annoncé mettre fin à l’aventure Porridge Radio à l’issue de cette année. Ce concert à Saint-Malo sera donc son dernier concert en France, avant quelques dates anglaises qui se concluront à Londres en décembre. Ce qui se présentait tout d’abord comme un projet de bedroom pop lo-fi à tendance sadcore s’est progressivement mué en une solide formation de scène qui mérite maintenant largement sa place sur la grande scène du fort. Mené par la très charismatique, énergique et magnétique Dana Margolin, le quatuor excelle à dynamiter des climats apaisés par des emportements à la limite de la rupture. Les titres traduisent des états émotionnels tourmentés. Ce concert, qui intervient peut-être un peu trop tôt dans la soirée pour capter totalement l’enthousiasme d’un public encore clairsemé et assommé par le soleil, n’en reste pas moins un très beau moment, partagé par beaucoup avec une émotion palpable. Reste à espérer que l’aventure n’en reste pas totalement là et que Dana Margolin refasse prochainement parler d’elle avec d’autres projets.

Gans - Route du Rock 2025

Gans – Route du Rock 2025

Avec Gans la rupture est percutante. Ce duo de Birmingham ne s’embarrasse pas de formules élégantes, de tournures poétiques, ni de mélodies aériennes. Il est totalement à l’image du slogan très distinctement peint au dos du flight case qui trône ostensiblement sur scène, au côté du bassiste et chanteur Thomas Rhodes. Ce « Fuck em all », un peu simpliste et expéditif, composé dans une police de caractères western est sans équivoque, nous n’avons pas là à faire à de gentils garçons dociles. La présence d’un drapeau Palestinien, recouvrant l’un des amplis, finit de nous signifier que nous avons là à faire à des musiciens qui se veulent concernés. Pas de douceur ni de mise en forme, la prestation fait dans le “rentre dedans”. La batterie explosive répond aux lignes de basses abrasives. Ce set est un uppercut direct que le public absorbe en agitant un nuage de poussière bientôt impénétrable. Même si on s’avoue parfois un peu lassé par ce manque de subtilité Post Punk, dans laquelle la puissance de la frappe et l’intensité sonore dissimule assez mal une absence d’écriture mélodique, il faut bien avouer une certaine efficacité dans ce set qui répond parfaitement à l’étiquette la plus rock du festival.

Yard Act - Route du Rock 2025

Yard Act – Route du Rock 2025

Débute ensuite le premier volet d’un derby régional entre les représentants des deux principales villes du Yorkshire. Avant d’accueillir les Sheffielders de Pulp, ce sont les Loiners de Yard Act qui s’emparent de la grande scène. D’une présence scénique impressionnante, notamment par la performance du chanteur James Smith et du guitariste Sam Shipstone, et sa luxuriante moustache en chevron, ce quatuor, porté par des grooves ronflants, surfant sur des guitares acérées, sert là un flot de mots en forme de cavalcade chanté-slammé. James Smith porte haut et fort de copieuses assertions sur l’état de la société britannique post Brexit, en pinçant nos (in)capacités d’actions et aspirations frivoles. Tout est très bien résumé dans le titre de l’album, Where’s my uthopia ? Ce set, d’une grande efficacité, manque cependant parfois son but. Un recours à l’intensité, au détriment de la subtilité, dessert un peu l’intelligibilité des textes pour un locuteur francophone moyen, mais impose néanmoins cette formation scénique imparable.

Tropical Fuck Storm - Route du Rock 2025

Tropical Fuck Storm – Route du Rock 2025

De retour sur la scène des remparts avec Tropical Fuck Storm, le rock très expérimental et abrasif de ces australiens ne s’embarrasse pas de préliminaires pour bousculer l’auditoire. Il y a une énergie débridée, un peu foutraque et d’une désinvolture ouvertement provocante, dans cette prestation. Mixture indéfinissable composée d’une dose de postures sulfureuses, doublée d’une application méticuleuse à déconstruire, dans une dynamique contagieuse, usant copieusement des préceptes d’un rock incandescent teinté de psychédélisme, vous avez là les principaux ingrédients, parfaitement dosés, du set joyeusement déjanté de Tropical Fuck Storm. Contre toute attente, la prestation acide des australiens s’avère finalement tout à fait indiquée, hyper efficace pour électriser nos sens, préparer nos corps et nos esprits à la déferlante pop qui s’annonce.

Pulp - Route du Rock 2025

Pulp – Route du Rock 2025

Après la dissolution du groupe en 2013 et la clôture, magnifiquement mise en scène, du projet dans l’émouvant documentaire Pulp, a film about life, death and supermarkets, puis avec le décès, il y a deux ans, du bassiste Steve Mackey nous aurions pu croire Pulp définitivement abandonné. Ces vingt dernières années, les projets de Jarvis Cocker en dehors de Pulp se sont succédé, entre aventures discographiques solo et collaborations aussi surprenantes que remarquées. Dans ce contexte, une reformation du groupe semblait peu probable. C’est pourtant, après quelques dates ces deux dernières années, lors d’une tournée intitulée This is what we do for an encore, et avec un nouvel album sorti avant l’été, sobrement intitulé More, que le groupe, magistralement mené par Jarvis Cocker, nous revient cet été pour une date unique en France. Autant dire que ce concert, dont nous gratifie La Route du Rock a de quoi susciter des attentes. Ce n’est pas un simple groupe qui s’apprête à monter sur scène. C’est une formation incontournable de la scène anglaise des années 1990. Et, sans trop forcer le trait, c’est même l’une des formations les plus talentueuses et inventives tout court. Pour un inconditionnel, ayant eu la chance de croiser la route de ce groupe à plusieurs reprises, et toujours avec délectation, entre 1993 et le début 2000, difficile de ne pas être dans une forme d’attente un peu inquiète. Si l’album More s’avère une très belle réussite, il était impossible de ne pas redouter cette nouvelle étape, dans la longue histoire du groupe, comme le chapitre de trop. Rassurez-vous de suite, l’heure et demie de show présentée par Pulp a largement comblé, si ce n’est dépassé, les espoirs nourris pour cette soirée.

C’est sobrement vêtu d’un jean, d’une veste en velours bleu marine, et d’une chemise unie assortie, de lunettes imposantes à grosses montures qui lui mangent généreusement le visage, la chevelure légèrement hirsute que Jarvis Cocker s’empare de la scène et entame un numéro de charme qui alterne gestuelles de partage et pantomimes quasi robotiques. Tout chez lui est parfaitement et très naturellement assorti à la silhouette d’éternel ado lunaire. Entièrement offert à ce public rapidement devenu complètement incandescent, Cocker s’amuse entre chaque titre à échanger dans un français plein de charme du fait de sa maladresse. En performer hors pair – on pense à David Bowie, à Iggy Pop ou encore à Nick Cave – Jarvis tire parti de deux blocs en front de scène pour élever encore un peu plus sa haute silhouette et ainsi s’exposer à son public, le câble du micro négligemment enroulé sur l’épaule. Il pose ensuite en majesté sur un trône surmonté d’un lustre de palais, puis s’accorde une petite sieste, tend la main à son public pour offrir de menus présents, des raisins sur un titre, des friandises chocolatées sur un autre ou encore des sachets de thé sur un troisième. Il y a parfois de la figure christique dans ce personnage, de l’élévation, du sacrifice, de l’offrande… Jarvis occupe totalement la scène, servi par une scénographie flamboyante dont les tableaux vidéo et les éclairages jouent adroitement avec sa silhouette, aux poses si caractéristiques, dans des jeux d’ombres chinoises mettant également en avant les silhouettes des différents membres du groupe. Car, derrière la figure évidemment irremplaçable de Jarvis, il y a un groupe solide, totalement au service de ces compositions imparables. La scénographie alterne rideau rouge très lynchien en fond de scène pour les morceaux les plus intimistes avec des vidéos flamboyantes qui reprennent l’univers graphique du groupe à travers des collages de logos et de slogans, dans des compositions très inspirées par le pop art. Le logo Marshall de l’ampli guitare de Mark Webber, adroitement remplacé par un détournement siglé Warhol, est un clin d’œil particulièrement explicite. Le groupe revisite ainsi son répertoire en une offre spéciale, compilation plongeant jusqu’au début des années 1990. La set-liste navigue ainsi de O.U. (Gone, gone) et Babies, pour les titres les plus anciens, jusqu’à Spike Island ou A sunset issus du récent album More, en passant par les grands classiques du milieu des années 90 comme Do you remember the first time ? ou le tube Common people. Avec ses 17 titres, la proposition fait forcément des impasses, mais l’offre spéciale, absolument avantageuse et généreuse, est très représentative du talent et de l’adresse de ce groupe. Tout le cocktail est ainsi administré à la foule dense, voire même compacte de cette soirée à guichet fermé, pour susciter l’euphorie en une liesse collective. Les bras levés comme pour se saisir de cette étoile. Avec Pulp le monde sautille et scintille, mais rien de naïf, le propos est au tableau réaliste, caustique, un rien mélancolique et désabusé sans jamais être cruel, ni totalement désenchanté, mais toujours un peu ironique et chargé d’un humour grinçant. Cocker est un chroniqueur au regard aiguisé, une plume généreuse et amoureuse, mais néanmoins d’une lucidité impitoyable pour la société anglaise et ses contemporains en général. On ressort de ce concert avec le sentiment satisfait d’avoir vécu un concert mémorable. You can’t buy happiness nous dit Pulp, mais au risque de le contredire, on se félicite qu’en 2025, pour le prix d’une place à la Route du rock, un groupe comme Pulp soit encore à même de nous procurer un tel plaisir.

Sur cette prestation qui laisse l’auditoire un peu groggy et béa, c’est l’heure de l’habituelle chenille. Cette tradition fera s’interroger Jarvis Cocker sur la nature de l’événement qu’il découvre depuis la scène alors que son équipe s’applique à démonter. Un peu narquois, il publie, sur sa page Instagram, un commentaire accompagné d’une courte vidéo, au sujet de cette « mass conga » : « Ne me demandez pas pourquoi, mais cela s’est produit juste après notre spectacle à la Route du Rock. Une première. J’adore… »

Frankie and the Witch Fingers - Route du Rock 2025

Frankie and the Witch Fingers – Route du Rock 2025

Difficile de se remobiliser après une telle prestation. Mais il reste encore un dernier concert dans le fort, celui des californiens de Frankie and the Witch Fingers. Avec un nom pareil, on s’attend évidemment à un radical changement de registre. Le quintet effectue des embardées entre un garage rock transpirant et les origines du punk, nourri au surf rock autant qu’au blues le plus primitif, la formule s’acoquine de manière un peu plus improbable avec des rythmiques quasiment funk, des synthés névrotiques et des solos aux envolées fugaces, versant quasiment dans le prog-rock ou s’écrasant dans un final bruitiste. Ce combo mordant joue vite, fort et précis, tout en tension, à grands coups de riffs cinglants et de suites d’accords rompus, de pédales fuzz et de chambre d’écho bien en avant. Ce concert jubilatoire, ultra psyché et survolté, fluorescent et acidulé, nous immerge dans des atmosphères horrifiantes et outrancièrement décalées, d’anticipations bricolées ou d’horreurs d’une hilarité glaçante. Ces déférlantes déclenchent instantanément une tempête de poussière face à la scène, mue par un public déchainé, lancé dans un pogo frénétique, agrémentée par les prestations incontrôlables de valeureux crowd surfers. On ressort de là totalement électrisé, gagné par une bougeotte incontrôlable, de la tête et des pieds, comme après une journée à manier un marteau piqueur.

C’est ainsi, avec le besoin urgent de reprendre le contrôle sur nos membres, que s’achève une soirée qui est allée bien au-delà des espérances et restera gravée comme un des très grands moments vécus dans le fort Saint Père. Reste encore pour le samedi soir une dernière soirée, tout aussi prometteuse, pour laquelle il s’avère urgent de recharger les batteries.

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Photographie : La Route du Rock 2016
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