PRAM au Jardin Moderne (Rennes) le 21 mars 2024

Il était une fois un rêve dans un rêve, de ceux dans lesquels on se plait à se lover pour laisser l’imaginaire virevolter. Avec cette soirée, proposée par Carnival of Sounds au Jardin Moderne, nous était offerte l’opportunité de retrouver sur scène un monument discret, un secret bien gardé. Pram est l’une des pierres angulaires d’un panthéon porté par des formations aussi indispensables que Stereolab, Broadcast ou encore Laika. Nous avions eu l’occasion de croiser la route de Pram à quelques (trop rares) reprises, au milieu et à la fin des années 1990, pour des prestations toujours confidentielles mais néanmoins mémorables, comme ce fût le cas fin 1994, au Dorémi à Bordeaux en ouverture de Stereolab, puis deux ans plus tard aux Tontons Flingueurs à Rennes épaulé par Mils. Malgré des signatures successives sur des labels aussi prestigieux et incontournables que Too Pure, Merge et maintenant Domino, le groupe s’était fait de plus en plus discret, au point de disparaitre totalement pendant une dizaine d’années, aucune sortie entre 2007 et 2018. La formation de Birmingham passait alors pour définitivement disparue. Quand, à la surprise générale, tel un Phoenix, un nouvel album voyait le jour. Et Across the Méridians s’est révélé être un album exceptionnel. Le voilà maintenant opportunément accompagné d’une mini tournée de 4 dates, près de trente ans après les premières apparitions françaises. Autant dire que la carrière de Pram se déploie dans une temporalité qui fait totalement abstraction des rigueurs frénétiques de la société marchande contemporaine. Il poursuit, avec une constance appliquée, une déambulation tortueuse, dans une alternance de plages d’obscurités, de scintillements et de halos vaporeux. Avec des titres aussi énigmatiques que Le musée des animaux imaginaires, Les portes de placards vides, la frontière mouvante, Mon père le clown, Somniloquie ou plus récemment L’échelle de la lune, La chambre de minuit, ou encore Là où la mer s’arrête de bouger l’ambiance est tout de suite plantée. Nous naviguons en eaux troubles, ou plutôt troublantes, dans un univers aussi instable qu’insaisissable. Sur leurs plus récentes photographies promotionnelles, le groupe s’est présenté de manière énigmatique, dissimulé derrière des masques vénitiens immaculés. Qui découvririons nous derrière ? C’était donc avec beaucoup d’attente et une pointe d’inquiétude que l’on attendait ce concert.

178° Le Jardin Moderne 2024

178° au Jardin Moderne (Rennes, 2024)

Ce 21 mars, la scène est dressée dans le café du Jardin Moderne, ce qui promet une prestation confidentielle, pas de « grande » scène, la proximité si ce n’est l’intimité est de mise. Le public est en grande partie composé d’adeptes convaincus, autant dire des jeunes gens… de la fin du siècle dernier, qui s’apprêtent à retrouver ce soir les échos des airs de leurs jeunes années. En ouverture, le trio Rennais 178° (deux sur scène et un troisième dans l’ombre à la console) nous installe de manière particulièrement adéquate dans l’ambiance. Leur électro pop fragile avance à pas feutrés, nappée de susurrations lointaines, dans un équilibre parfois instable, sur une corde tendue au-dessus d’un vide ténébreux, qui adopte parfois des rugosités bouillonnantes, saturées et malaisantes. La proposition est parfaitement convaincante et appropriée pour ouvrir la soirée.

PRAM Le Jardin Moderne 2024

Pram au Jardin Moderne (Rennes, 2024)

Son tour venu, Pram se produit sous la forme d’un quintet, sans masque, si ce n’est un masque médical noir porté en fond de scène par le clavier. La musique, d’une richesse toute cinématographique, opère quasi instantanément, sur le fil fragile des douceurs oscillantes du thérémine. Elle fluctue aux travers des mélodieuses fioritures d’une pop teintée d’un jazz pétrifié en des postures acrobatiques, qui répondent aux stridences grinçantes d’une sirène de train. Puis les tintements dialoguent avec un généreux instrumentarium de vents, distillant des accents de musiques traditionnelles, évoquant des atmosphères de fanfares de l’est de l’Europe. D’onctueuses lignes de basses, empruntées à un Krautrock soumis à une décélération radicale, ponctuent les phrases grinçantes de guitares arrachées à la meilleure new wave. Un souffle nous transporte alors dans des plaines arides, en compagnie de Ennio Morricone, ou dans le marécage inquiétant de la nuit du chasseur de Charles Laughton. L’ensemble compose une ode, s’échappant d’une caravane de l’étrange, dont l’apparence inquiétante exerce une attirance magnétique. Autant dire que ces climats, riches en images, invitent à des introspections visuelles aussi luxuriantes que parfaitement subjectives. Le dispositif scénique tire d’ailleurs largement partie de projections vidéo diffusées en fond de scène sur trois écrans ovales, installant un aspect judicieusement rétro futuriste, des fenêtres hypnotisantes sur des horizons abstraits insaisissables.

Bien sur certains repartiront un peu déçus, regrettant l’absence de titres issues du répertoire des années 90 et 2000. Cela s’explique sans doute par le départ de la chanteuse Rosie Cuckston, partie vers d’autres engagements, et dont la voix incarnait largement la musique du groupe jusqu’en 2007. Mais son absence, dont le dernier album et ce concert n’ont pas soufferts, ouvre dorénavant de nouvelles perspectives toutes aussi enthousiasmantes. L’univers musical se renouvelle et s’étoffe dans une certaine constance. Un nouvel album est actuellement en chantier, dont certains extraits prometteurs nous ont été proposés ce soir. Cependant, ménageons notre impatience, il faudra encore patienter un peu. De l’aveu même du groupe le travail avance, mais lentement. Qui y aura-t-il derrière le masque ? rien, si ce n’est un autre masque.

Crédit photos : Bruno Elisabeth.

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