Après les deux premières soirées et leur lot d’aléas climatiques, un pause détente sur la plage de Bon Secours, et un passage par la tour Bidouane, s’avéraient salutaires pour recharger les batteries.
Dans la fraicheur des remparts, le collectif H5 était invité à présenter une vaste collection de leurs créations graphiques, principalement des pochettes de disques, ainsi qu’une compilation de clips, le tout était agrémenté d’une série de stickers présentés sur une porte d’appartement, évocation malicieuse de l’entrée de leur studio. Ce collectif, remarqué notamment pour ses collaborations avec Air, Massive Attack, Goldfrapp ou encore Royksöpp, s’est ensuite imposé en se mettant au service de certaines des plus grandes marques et institutions pour des spots publicitaires mémorables. Cette belle évocation du parcours prolifique de ce studio, emblématique de la French touch au tournant des années 1990 et 2000, en parfait accord avec la venue de Air, laisse forcément planer un certain vent de nostalgie chez les quinquas, qui redécouvrent certaines des pochettes et quelques clips attachés à des morceaux qui ont enflammé les dancefloor de leurs adolescences.

Clarissa Connelly – Saint-Malo 2024
On retiendra, parmi tant d’autres pépites, l’ingéniosité des stickers flyers arborant le design de la vignette automobile ou encore le clip de Alex Gopher, The child. Ce dernier nous invite à une course typographique affolée, dans un New York où chaque élément du décor est figuré par le mot qui le désigne. Après ces plaisantes révisions, direction la plage de Bon Secours qui, le soleil maintenant revenu, faisait le plein de festivaliers plagistes, partagés entre baignades, siestes réparatrices, séance de bronzettes et écoute du concert de Clarissa Connelly. Cette Écossaise (danoise d’adoption) nous livre en trio un set d’une grande pureté et d’une délicate économie. Les atmosphères éthérées et oniriques, portées par des nappes sonores aux allures de « field recording », s’appuient principalement sur le clavier et les guitares. Ses mélodies empruntent autant à la pop, qu’au folk tout en lorgnant avec une insistance prononcée dans le registre des musiques traditionnelles nordiques et celtiques. Un tel exercice qui peut parfois s’avérer un peu convenu et fade est ici parfaitement maitrisé. En évoquant certains sentiments d’attachements et de pertes, ces sonorités suggèrent évidemment, de manière très cinématographique, des atmosphères de landes brumeuses, de forêts impénétrables, de flots tumultueux, sans toutefois tomber dans la caricature kitch. Cette artiste a tout pour ravir les admirateurs de Liz Frazer et de Kate Bush.
En arrivant dans le fort : surprise ! Nous retrouvons Clarissa Connelly, qui ouvre la soirée sur la scène des remparts, suite à l’annulation de dernière minute de Beach Fossils. La soirée débute ainsi tout en douceur et restera dans le down tempo avec le set de Timber Timbre venu, lui, pour remplacer José Gonzales. Taylor Kirk ne souhaite pas la présence des photographes dans la fosse, ce qui est une invitation à écouter à distance le concert, d’une oreille distraite, en retrouvant quelques amis. La prestation s’avère une très agréable musique d’ambiance pour échanger quelques nouvelles tout en jetant de furtifs coups d’œil à la scène. Casquette de The Sadies vissée sur le crâne, vêtu tout de sombre et équipé d’un dobro Johnson noir, scintillant au soleil, Taylor Kirk est accompagné par une claviériste choriste. La voix trainante et légèrement caverneuse, il propulse de caressantes atmosphères teintées de blues, de folk et de rock. Bien que cette proposition s’accommoderait surement mieux d’un petit club sombre, tout cela s’avère parfait pour entamer sans heurt la soirée.

Astral Bakers – Saint-Malo 2024
Aux caresses râpeuses de Timber Timbre succède le set lumineux de Astral Bakers. En guise de découverte voilà une fort agréable surprise. La formation est pour le moins classique : guitares, basse, batterie. Vous me direz : « aucune surprise de ce côté ! », certes ! La section rythmique féminine est portée par la frappe aussi délicate que précise de la batteuse Zoé Hochberg (Pomme) et l’élégance du jeu de la bassiste et productrice Théodora de Lilez, qui par ailleurs accompagne Lucie Antunes et mène son projet solo Theodora. De leur côté, les deux guitares sont tenues d’une part par Ambroise Willaume (alias Sage et membre de Revolver), et par ailleurs par Nicolas Lockhart. Nous le voyons, nous n’avons donc pas à faire à un combo sorti du premier garage venu. Ce quatuor, composé de musiciens déjà très expérimentés, égrène avec un plaisir apparent d’élégantes compositions pop-rock aériennes. Finement ciselées, elles sont l’héritage d’un mélange de structures et de rythmiques empruntés autant au bruitisme grunge qu’à la noise de Sonic Youth, mariées aux élégances de la plus pure pop sixties.
Au final ce live grisant nous plonge dans une forme de simplicité et d’économie presque naïve, à contre-courant de certaines débauches techniques actuelles, une évidence que l’on pourrait rapprocher d’une virée festive entre amis par une belle après-midi ensoleillée ou d’une douillette soirée au coin du feu. Ce qui s’avère adéquat pour ensuite retrouver Air. Le duo, ici accompagné par le batteur Louis Delorme, plante sur la scène du fort une imposante structure rectangulaire évoquant le format cinémascope. L’enjeu est ici de revisiter, pour son 25e anniversaire, l’incontournable album Moon Safari. L’ambiance ouateuse, notamment portée par l’orgue Rhodes et les synthétiseurs analogiques Moog, ne tarde pas à se déployer et à déborder de ce dispositif scénique aussi minimal qu’élégant. Les parois intérieures nappées de film LED flexible transparent permettent de transformer la scène en écran. Les musiciens vêtus de blanc s’intègrent ainsi parfaitement à cet environnement extrêmement graphique et cinématographique. Les évocations de l’univers pop du groupe sont ainsi au rendez-vous pour une succession de tableaux qui nous transportent dans des univers tour à tous cliniques et aseptisés, psychédéliques et flamboyant, rétro futuristes et scintillant, lorgnant notamment avec insistance sur les atmosphères d’Orange mécanique ou de 2001 l’Odyssée de l’espace. Pour ce qui est de la prestation musicale, tout est parfaitement à sa place, l’interprétation est absolument irréprochable et conforme aux souvenirs impérissables qu’on put nous laisser cet album devenu maintenant incontournable. Ce concert magnétique se déroule, tout en fluidité, comme lancé dans le ralenti d’un plan « bullet time », devant quelques milliers d’yeux ébahis. Cette prestation, loin d’être soporifique, produit un effet apaisant et grisant autant dire satisfaisant, une caresse aux doux effets euphorisants, à l’image des ondulations et volutes d’une lampe Mathmos. Ce concert s’impose ainsi comme l’un des sommets de ce week-end.

Dame Area – Saint-Malo 2024
Le réveil produit par la suite de la programmation n’en est que plus violent. Avec Protomartyr, Meatbodies et Dame Area plus question de mélodies subtiles. Dans un crescendo dynamique, la soirée s’oriente vers les rudesses de constats sociaux déprimants, puis vers l’insouciance débridée d’un rock lourd et survitaminé pour nous achever en nous assenant une leçon d’autodéfense en contexte urbain.
Tout droit venus des ruines industrielles de Detroit, Protomartyr c’est comme si Mark E. Smith nous envoyait ses neveux américains. La posture hautaine et frondeuse, le verbe haut et vindicatif, Joe Casey, affiche maintenant le physique d’un petit homme légèrement replet, sorte de Franck Black au look de conseiller funéraire : costard noir et chemise ringarde. Mais ce n’est que pour mieux tromper son monde. Dès l’entrée en scène, l’attitude du bonhomme est un peu teigneuse. Une pinte à la main, il assène quelques coups dans le pied du micro, jamais à sa place celui-là ! puis entame son chant, à la limite du rugissement. Ses parties vocales s’apparentent à des spoken words dans lesquels cet homme d’apparence banale s’avère un témoin de son époque aux jugements implacables. La ration de bière ingurgitée par ce poète, véritable commentateur de l’apocalypse libérale, n’est sans doute pas totalement étrangère à la conduite de ce set. Cette prestation évoque parfois un règlement de compte en bras de chemise entre deux voisins de comptoir. Le front humide de sueur, à la sortie d’un pub, tout est là pour en venir aux mains sur le parking humide d’une banlieue crasseuse.

Meatbodies – Saint-Malo 2024
Avec Meatbodies le ton monte encore et le rythme s’accélère. Les Californiens nous emportent dans un univers garage et grunge quasiment stoner, là où les guitares fuzz dialoguent avec de lourdes lignes de basses, soutenues par une batterie aussi appuyée qu’empressée. À partir de cette formule, le trio développe tour à tour un punk rock énergique ou un grunge lourd, agrémentés de solos un peu redondants. Imaginez le Teenage Fanclub des débuts gonflés aux amphétamines, jouant pleine balle aux abords d’un bowl de skate. Bref, Teenage Fan Club sans l’élégance et le raffinement hérité des 60’s. Tout cela est plutôt basique et classique, manque un peu de finesse, mais reste de bonne facture et d’une grande efficacité. Les ingrédients sont là pour ravir un large public gagné par le crowd surfing.
Mais la soirée n’est pas encore parvenue à son terme. Le ton monte encore avec le duo Dame Area, composé de l’Italienne Silvia Konstance et de l’Espagnol Viktor L. Crux. D’un côté une frêle jeune femme à l’allure presque enfantine, de l’autre un champion hors catégorie de la rouflaquette. Plantés au centre de la scène, l’un face à l’autre, de profil pour le public, le duo extrait de ses machines et de ses percussions une électro indus tribale. Le fort Saint-Père prend alors les allures d’une zone autonome temporaire, de friche industrielle post apocalyptique. Silvia Konstance quand elle s’empare du chant part aussi au contact d’un public déjà gagné par la frénésie de cette formation. Celle-ci allie, avec une grande efficacité, les influences de la no-wave, de la noise, de l’éléctro minimale ou encore de l’indus. La formule est radicale, martiale et même parfois à la limite de l’inquiétant, sans doute une pertinente évocation du climat de notre époque. Tout le cocktail est ainsi présent pour finir de ponctionner les dernières forces présentes et nous amener à quitter les lieux repus de sons et d’images par cette édition 2024 qui affirme une programmation toujours plus dure et radicale, dans laquelle les guitares et les mélodies s’estompent malheureusement un peu au profit de propositions plus cinglantes.
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