Au lendemain d’une première soirée à La Nouvelle Vague, c’est très confiant et même pleinement rassuré que les festivaliers prennent la route du fort Saint-Père. La situation présente en effet ce que l’on appelle un alignement parfait des étoiles. Sur les écrans des prévisionnistes météo, le jeudi 14, le vendredi 15 et le samedi 16 aout affichent trois astres jaune orangé, ornés d’un sourire bienveillant. Ces prévisions, alliées à une programmation prometteuse, sont, comme les trois figures du jackpot au casino, le présage d’une fin de semaine en tous points réussie.

Route du Rock 2025 – Ambiance
L’arrivée sur le site constitue d’abord un échauffement physique, avec une bonne marche depuis les champs avoisinant le fort, là où prennent place les parkings. Après avoir longé un immense champ de maïs, c’est l’arrivée à l’entrée du camping où se déroule la pose des bracelets, ces sésames indispensables à une circulation fluide. Les festivaliers prudents et bien avisés, les bras chargés de l’équipement complet du campeur expérimenté, d’un pack de bouteilles d’eau et d’autres boissons plus euphorisantes, affichent également, parmi les articles en vogue : crème solaire, lunettes teintées, casquette, bob ou même ombrelle. Pour d’autres, de manière plus décontractée, même indolente, c’est en version légère que ce trajet s’effectue, négligemment vêtus d’un combo short, tee-shirt, basquet et une boisson à la main. Après la traversée du bois où des aventuriers en culottes courtes s’appliquent encore à dévaler les tyroliennes et à franchir les obstacles d’un parcours d’accrobranche, voilà enfin, en bout de courbe, venus les contrôles. À l’approche de l’ouverture des portes, la file d’attente se forme copieusement quand les premiers festivaliers pénètrent déjà dans l’enceinte. Ces étapes constituent des rituels bien connus, rodés même, que l’on prend toujours un plaisir non feint à reproduire au fil des années. Bref c’est un plaisir de retrouver ce fort, qui devait initialement défendre le port de Saint-Malo d’éventuelles agressions anglaises, et qui ouvre maintenant ses portes, dans un clin d’œil un peu ironique à l’histoire, à toute la fine fleur de la scène musicale anglaise.

Memorials – Route du Rock 2025
Ce sont d’ailleurs des Anglais qu’accueille la petite scène des remparts pour ouvrir le bal et fêter ainsi son dixième anniversaire, puisqu’elle fût inaugurée en 2015 par les Californiens de Wand. Memorials est un duo, formé de figures bien connues, mais dans une esthétique psyché plus apaisante que celle de Wand. Il est le fruit d’une collaboration entre Verity Susman, ex-chanteuse de Electrelane, et de Matthew Simms de Wire, autant dire deux musiciens qui ne peuvent que susciter notre attention. Nous avons là à faire à deux multi-instrumentistes. Et ce sont la guitare, les claviers, le saxophone et la batterie qui dominent. On regrette un peu l’absence d’un ou d’une bassiste à leur côté sur scène. Cette formation, récemment signée par le label Fire Records, mais qui a déjà publié sa musique via le label Duo-Phonic, excusez du peu, est dans la droite ligne des univers de ses membres respectifs. Le set présenté en cette fin de journée propose une pop-rock très mélodique aux accents psychédéliques, lorgnant sur une acid-folk teintée d’electronica, donc une formule attentive aux expérimentations, qui s’appuie sur les motifs répétitifs de boucles envoutantes et les bricolages musicaux qui visent les états d’hypnose. Cette formation ravie immédiatement les amoureux de pop psyché en se montrant tour à tour entrainante, relaxante, envoutante, luxuriante, toujours surprenante et adroitement bricolée. L’écoute de Memorials est ainsi fortement indiquée à ceux pour qui les aventures du White rabbit de Jefferson Airplane et l’unique album de United States of America restent des piliers incontournables. Au-delà, Memorials semble déjà planer allégrement aux côtés des incontournables Broadcast ou de formations actuelles aux univers sonores assez proches, comme les anglais de Nottingham Souncarriers ou les portugais de Beautify Junckyards. Ce passage sur la scène du fort, après tous les échos très positifs entendus sur leur compte, finit de nous convaincre de porter une écoute des plus attentives, si ce n’est déjà fait, à leur premier album Memorial Waterslides et aux deux BO produites en 2023.

Black Country, New Road – Route du Rock 2025
Pour poursuivre dans l’élan d’une ouverture de festival irréprochable, l’attention bascule sur la grande scène du fort sur les Anglais de Black Country, New Road. Cette solide formation n’est pas inconnue du public du festival. Elle était en effet présente sur cette même scène il y a 3 ans, lors de l’édition 2022. Ce sextet, soutenu par le Label Ninja Tune, qui avait fait forte impression lors de son premier passage à Saint-Malo, lors duquel il présentait son second LP Ants From Up There, n’a pas démérité depuis, bien au contraire. Un album live at the Bush hall sorti en 2023 et le récent troisième album publié début 2024, intitulé Forever Howlong, sont venus confirmer tout le bien que l’on avait pu en penser. Black Country, New Road se présente comme un groupe de rock expérimental britannique. On sent chez les membres de cette formation une curiosité décomplexée, à l’image de leur entrée sur scène au son du titre Barracuda de Heart, un titre très Led Zeppelinien datant de 1977. Mais, pour la suite, oubliez les guitares hurlantes. Black Country, New road c’est une envolée musicale dans des jeux d’orchestrations imparables et flamboyants où se mêlent adroitement claviers, cordes et cuivres. La fréquentation assidue des meilleures classes de la Guidhall School of Music & Drama de Londres n’est certainement pas étrangère à cette maitrise, fruit d’un héritage mêlant classicisme et modernité. Leur musique se déploie dans des sortes de comptines flamboyantes. Cet univers proliférant fusionne une pop baroque au jazz, à une folk teintée d’accents post-rock, dans un savant et complexe mélange qui pourtant s’avère toujours fluide et parfaitement digeste. Les titres portés par les voix de Tyler Hyde, May Kershaw et Georgia Hellery alternent de manière gracile les envolées flamboyantes et les apaisements délicats. Ce set irréprochable, bien que trop court, s’appuie exclusivement sur les titres du dernier LP, interprété dans son intégralité. On ne se lasse vraiment pas de ces morceaux qui révèlent d’autant mieux sur scène leur vitalité et leurs multiples qualités. Black Country, New Road s’impose définitivement comme une formation incontournable et marquante. La soirée pourrait en rester là que nous aurions déjà passé un agréable moment. Mais les festivités ne font que commencer. Un changement de plateau sans basculement vers la petite scène impose une grosse demi-heure de pause. L’idéal pour retrouver des connaissances, prendre quelques nouvelles, échanger ses premières impressions et se rafraichir au bar.

La Femme – Route du Rock 2025
Peu après 21h c’est la sensation La Femme qui s’empare de la scène du fort. Ce combo parisien n’est plus vraiment une surprise ni une découverte. Très attendus par un public adolescent, les membres de La Femme déploient leur indéniable savoir-faire d’entertaineuses et d’entertaineurs en investissant la scène pour une heure haletante. La formule fait immanquablement mouche, les mélodies sont accrocheuses, la prestation scénique survitaminée emporte son public et fait mouche titre après titre. Ce set bien rodé se déroule en un enchainement frénétique auquel ne manque que la pyrotechnie pour être vraiment explosif. Nous avions pu découvrir le groupe sur scène en juin dernier à Saint-Brieuc lors du festival Art Rock. Entre ces deux concerts, pas de métamorphose, si ce n’est de nouvelles tenues de scène, toujours aussi extravagantes, cultivant même avec exigence un kitch lorgnant parfois vers le douteux. Au final, si la formule reste toujours aussi convaincante et efficace pour un public novice et encore un peu frivole, il faut bien avouer que, après Black Country, New Road, un concert de la Femme se contente de tirer de bien grosses ficelles. Cette prestation lorgne parfois dangereusement sur l’attraction de plage, ambiance cocktails et paillette, ce qui manque alors cruellement de nuances pour le public du fort.

WU LYF – Route du Rock 2025
La nuit maintenant bien installée, retour sur la scène des remparts, pour un changement d’ambiance radical avec WU LYF, pour World Unite Lucifer Youth Foundation. Et oui ! rien que cela. Ces Mancuniens font actuellement sensation suite à leur reformation, près de quinze ans après leur premier et unique album, Go tell Fire to the Mountains. Au début des années 2010, le groupe avait soigné sa communication en refusant les interviews et en restant dans l’anonymat. Cette stratégie avait si bien fonctionné que bon nombre d’entre nous étions, ne nous en cachons pas, complètement passés à côté. C’est avec le bien nommé A new life is coming que le groupe renoue avec la scène. Ce rock hypnotique, déploie un sens averti de l’envolée, soutenue par un orgue sépulcral et tenue par des guitares aux échos lointains, sur une section rythmique appuyée, évoquerait parfois certaines des formations canadiennes du label Constellation. Mais ce serait sans compter sur la voix écorchée, toujours un peu à la limite du décrochage de Ellery Roberts. Son chant ne fait pas dans la mesure, totalement habité, il semble extirper sa matière des entrailles, délivrant des messages desquels semblent émerger une profonde aversion pour les absurdités et les injustices contemporaines en même temps qu’une profonde aspiration spirituelle. Autant dire que ce set viscéral ne laisse pas totalement indifférent.

King Krule – Route du Rock 2025
La nuit avançant, c’est vers 23h30 que la sensation, très attendue par une bonne partie du public de cette première soirée, s’empare de la scène du fort. King Krule, formation emmenée par le très charismatique Archy Marschall, débarque à Saint-Malo pour une date unique en France. Ce leader, à l’allure d’ange désabusé, de poulbot triste et malicieux, a un côté crooner punk. Cette prestation énergique, quoiqu’un peu distante, s’avère finalement trop grandiloquente et parfois même confusément touffue, manquant cruellement d’équilibre entre les instruments. Si la présence de Ignacio Salvadores, qui semble parfois vouloir voler la vedette à Archy Marschall, donne une dimension humaine rafraichissante à ce set, son jeu ténébreux de saxophone baryton, ses postures désinvoltes et amusées en bord de scène, tout comme ses escapades dans le public, ne suffiront malheureusement pas à donner un élan véritablement convaincant à cette prestation.

Bolis Pupul – Route du Rock 2025
Avec le retour de Bolis Pupul sur la scène des remparts c’est l’ambiance electro-clubbing qui s’invite, il est bientôt 1h00 et la piste de danse entre en ébullition. En 2022, la prestation donnée par ce Belge, aux origines chinoises, alors en compagnie de Charlotte Adigéry n’avait pas laissé indifférent. Cette fois, la formule solo est plus introspective, avec des titres qui résonnent comme de vraies confessions autobiographiques. L’univers sonore de Bolis Pupul est au minimalisme synthétique, il produit une pop entêtante qui tire même parfois vers les sonorités plus underground de l’electro industrielle, ce qui n’est pas sans évoquer des climats ténébreux tout droits venus des années 1980. Bolis Pupul tire adroitement parti de rythmes élaborés, de textures inédites et foisonnantes. Cette heure de set, à la fois ludique et accrocheuse, laisse ainsi derrière elle le souvenir d’une proposition aussi généreuse que chaleureuse.

Overmono – Route du Rock 2025
Sans quasiment aucune rupture, autour de 2h00, le son bascule sur la scène du fort pour le set de Overmono. La scénographie se fait ici plus spectaculaire. Un immense praticable trône, en sandwich entre deux écrans de LED, l’un en front de scène tapisse l’avant de la console, l’autre en fond de scène fait office d’écran géant devant lequel les silhouettes des deux frères, Tom et Ed Russel, se découpent. Ils s’échapperont ponctuellement de leur imposant promontoire pour rejoindre de petits synthétiseurs placés latéralement, en front de scène. Ce jeu de scène est certainement une très bonne manière de prendre discrètement le pouls de la foule tout en suscitant l’attention des danseurs. La scénographie, sans rompre radicalement avec certains codes convenus, dans une apparente simplicité, s’avère ainsi particulièrement efficace et convaincante. Côté musical, les rythmiques du duo jouent sur la concaténation d’atmosphères bien connues. Ce set voyage du breakbeat au dub-step, en passant par la jungle, tout cela fleure bon le tournant des années 1990-2000 et les premières raves aux accents acid, tout en jouant sur des vocaux très actuels. Avec ces passerelles, Overmono s’avère un bon vecteur de réconciliation intergénérationnel. À ce jeu, le public, visiblement amateur de pulsations house et de montées stridentes, ne s’y trompe pas et se laisse très vite prendre par les séquences du duo.
Ainsi s’achève, dans un sentiment contrasté, la première soirée au fort. Celle-ci avait les attraits de l’éclectisme, avec de très beaux moments, notamment en ouverture de soirée et quelques moments moins convaincants. Mais cette soirée, en nous amenant à naviguer entre psychédélisme et heavy-pop, entre folk baroque et électro dance-floor, s’avère difficile à catégoriser. Derrière la difficulté insoluble des étiquettes, ces sept prestations n’en constituent pas moins une belle entrée en matière, qui déploie déjà une belle palette de ce qui fait l’essence du festival, un bon présage pour les deux soirées qui s’annoncent et dont la composition s’avèrera peut-être un peu plus homogène.
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Photographie : La Route du Rock 2016
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